Le charme discret de la transgression : mythologie du plug anal

Ascenseur émotionnel. Un dimanche pluvieux de décembre, je zappais machinalement sur les chaînes de la TNT, avant de tomber sur le troisième opus de 50 shades of Grey. Quelle ne fût pas ma surprise quand, après quelques minutes de cette soupe doucereuse, Ana Steele ouvre au hasard l’un des tiroirs secrets de son pervers de mari, laissant apparaître au tout venant une série de butt plugs au volume impressionnant.

J’espérais naïvement un dénouement savoureux. Il n’en sera rien. Visiblement peu enjouée à se familiariser avec les vilains gadgets, Miss Steele se retourne vers son conjoint en lui opposant une fin de non-recevoir – à en croire que l’Amérique n’a toujours pas fait ses dents et que le stade anal lui reste pour l’heure un horizon encore incertain. Finalement frustré par cette issue fleurant le puritanisme, je m’en remis sagement aux valeurs sûres de la pornographie en ligne… 

Un gadget controversé

Mis à part l’orthodoxie d’une certaine frange de la société américaine, cette scène révèle aussi que les butt plugs sont des objets sexuels, déviants certes, mais qui commencent à titiller la curiosité du couple hétéro-normé.  Inutile d’aller plus loin dans l’analyse. Il va sans dire que la connotation transgressive de ce type d’objet a bien évolué depuis l’érection de la fameuse sculpture de Paul McCarthy sur la place Vendôme. 

Petit rappel historique. En octobre 2014, l’artiste américain érigeait un arbre de Noël géant à l’allure d’un plug anal. La confusion était parfaite et les catholiques intégristes s’offusquaient violemment qu’un symbole religieux puisse être ainsi associé à un objet faisant référence à l’anus et à la sodomie, et en plein Paris. L’artiste finit par être agressé en pleine rue et le plug par être saboté par un militant catho qui jugeait la sculpture offensante. C’est dire le chemin qui restait à parcourir pour éveiller les consciences.

Le paradigme a changé. Si la sculpture ferait encore scandale pour certains, les butt plugs en tous genres inondent aujourd’hui sex shops et autres plateformes de vente en ligne érotiques. Il est devenu un objet commun, que l’on retrouve le plus souvent dans sa version bijou anal dans nombre de vidéos Pornhub ou arboré par les camgirls soucieuses de pimper un peu leur petit trou. Mais que nous vaut ce passage soudain de l’ombre à la lumière ? Maintenant lieu commun de l’industrie érotique, que reste-t-il de transgressif chez cet objet aux atouts si particuliers ?

Cet obscur objet du désir

« Au niveau du plaisir, un plug anal dans sa table de nuit, ça permet à tout le monde de jouer. »

Charlie Liveshow

S’il est un accessoire intime, le butt plug est aussi un gadget au potentiel érotique épatant. Dans le porno ou chez les camgirls, sa version diamant est très prisée pour son aspect décoratif – et avouons-le, à l’écran, ça en jette. Surtout qu’il a le don de magnifier l’orifice le plus déroutant de l’anatomie humaine : il masque tout en enjolivant l’anus, haut lieu de la transgression et de l’interdit. 

On imagine toujours la taille de l’objet à l’intérieur et la manière dont il stimule les zones érogènes de l’intéressé·e. On m’objectera que le Lush de Lovense, un accessoire très prisé des camgirls, a la même utilité pour le vagin. Mais la différence c’est qu’il est moins visible, et n’a pas la dimension esthétique d’un Rosebud. Dans certains cas, le sextoy devient même une extension du corps : ce qui le rapproche plus du déguisement que du bijou érotique. On pourrait même le placer entre la lingerie et le sextoy traditionnel. D’ailleurs, certains créateurs de lingerie érotique commencent à l’intégrer et à le combiner à la tenue elle-même. Je citerai la créatrice Maria Wagner qui a imaginé pour sa marque aSS un harnais ne fonctionnant qu’à l’aide d’un butt plug : le « plugsuit » !

Pour ce qui est de la question du plaisir, je m’en remets à la Charlie Liveshow, qui n’est jamais avare d’informations lorsqu’il s’agit de hard sex : « [Pourquoi le plug anal ?] Déjà parce que j’adore la sodomie et le plaisir anal, c’est quand même un point essentiel, mais surtout parce que c’est un peu le sextoy polyvalent par excellence. Il s’adapte à une multitude de plaisirs, de pratiques et surtout à tous les genres. » Historiquement, il est associé à la culture gay masculine et par extension à la sodomie. Les plugs anaux classiques sont à l’origine prévus pour dilater l’anus de celui ou celle qui se prépare à être sodomisé·e. Son autre fonction, c’est la stimulation de la prostate, qui une fois compressée par l’objet donne à l’homme un supplément d’excitation.

Et pour les femmes ? « Au niveau du plaisir, un plug anal dans sa table de nuit, ça permet à tout le monde de jouer. Alors je ne vais pas parler pour les mecs mais moi en tant que fille, ça me permet en plus du plaisir de la sodomie, de jouir un peu plus fort quand on n’est que deux dans la relation. Je trouve qu’un plug c’est un super accessoire pour s’initier à la double pénétration sans pour autant être 3. » L’autre aspect ? « [c’est] le côté purement esthétique et « bijou d’anus » qui est très sympa. Par exemple, quand tu vas voir un plan cul et qu’en soulevant ta robe ou en baissant ton string, il/elle découvre un plug anal Smiley, ben c’est toujours très rigolo et ça permet de casser la glace plus vite. »

Mais c’est toujours dans la suggestion que réside l’essentiel du plaisir : « Un plug anal, au final, c’est un peu l’iceberg du sextoy. Pour la même partie visible, tu peux avoir un tout petit plug en silicone de 2/3 cm ou un énorme ©Rosebud en métal de 5 cm de diamètre et de 900 grammes. La réaction de la personne qui te mate est toujours positive mais l’intensité change quand même grandement en fonction de la partie cachée de l’iceberg. » 

Success story : tutos et reviews en pagaille

Il suffit de taper « butt plug » sur Instagram pour voir le degré de fascination que ce sextoy opère sur les esprits. Même chose sur Youtube, où les tutos et reviews à propos de cet objet devenu phénomène de société se comptent à la pelle. 

La youtubeuse sexo Clemity Jane en fait la promotion sur sa chaîne. Sans complexes, elle livre dans une vidéo appelée « Osez le plug anal » un éventail des butt plugs bon marché. Voilà pour la version française. Mais on ne compte plus les reviews anglo-saxones mettant en scène le butt plug et toutes ses variantes : Dirty Lola et ses conseils pour les « Big butt toys », ou encore les « Advanced technics for anal enthusiasts », promues par Ryan Di Martino, qui avance que le butt plug est le meilleur moyen d’entraîner l’anus à une pénétration plus profonde. On trouve aussi, dans sa dimension fashion, « Why wear a buttplug at work » par la strip-teaseuse haute en couleur Nina Unrated. La chaîne gay « Watts the safe word », pour sa part, nous mène à l’essentiel en interrogeant l’intérêt que les gens portent au butt plug, dans la très documentée vidéo « Why do people use butt plugs ? ».

Pour les tutos porn, il y a la française citée plus tôt Charly live show qui a pignon sur rue sur PornHub, et qui délivre, images à l’appui, reviews et tests grandeur nature de butt plugs. Aussi, le « Anal plug training » dispensé par la performeuse et cosplay girl Kyutty, qui teste devant nos yeux trois plugs anaux de diamètres différents, du plus compact au plus volumineux, bien entendu. 

Kyutty

À la frontière du tuto et du porn, on peut apprécier « Education au plug anal » de Amy Hide, qui nous gratifie d’une insertion de plug d’une désarmante délicatesse. Il y a aussi la française Trish Collins, grande amatrice de plug anaux et de démos langoureuses.

Du plug walk aux cam girls : tour d’horizon du butt plug sur la scène porn 

Exhib, Cam girls et Classic porn : le butt plug dans le porn, c’est tout une histoire. Pour illustrer mon propos, il suffirait de répertorier les innombrables occurrences à ce dernier dans la barre de recherche de PornHub… mais l’énumération aurait été fastidieuse. Le butt plug dans le porn, c’est avant tout des kinks et des petites perversions qui pimentent visuellement les performances qui se jouent à l’écran.

Plébiscité pour ses qualités ornementales chez les Camgirls, le butt plug est fréquemment cité dans « les buts à atteindre » des tips menu. Les viewers impatients, à grand renfort de tokens, hésitent rarement à y mettre le prix. Le « moment butt plug » est devenu un incontournable du show presque autant que le squirt ou la faciale.

D’autres érigent l’objet en totem : le plug anal devient l’attraction et son exhibition le point d’orgue de la performance. Une vidéo de My horny wife rend compte de cet attrait pour sa valeur transgressive. Elle est allongée sur un transat au bord de la piscine d’un hôtel. La caméra la filme de dos. Délicatement, elle décale son maillot de bain sur le côté pour pouvoir insérer entre ses fesses un plug anal noir, au vu et au su de tous. Elle exécutera quelques allers retours au bord de la piscine pour y exhiber l’objet du désir, le dos toujours tourné à l’objectif. Dans une autre scène à la portée toute aussi amateur, elle réitère la performance mais cette fois-ci sur la plage.

Là, c’est la qualité « exhib » du plug qui est mise en valeur. Mais My horny wife n’est pas la seule, et d’autres comme Secret Crush ou Dream4Angel font de ce dernier un totem tout aussi fantaisiste. On peut les retrouver dans les catégories « Butt plug on the beach » ou « Plug walk at supermarket ».

Secret Crush à la plage

Avec Secret Crush on reste dans l’exhib mais dans une version paillettes, et surtout très porn. L’australienne penche vers un fétichisme rose bonbon qui pose le plug anal au cœur de ses productions. Autant vous dire qu’on ne voit que ça, disparu le petit côté amateur et coquin de My horny wife. Ici on est dans l’exhib la plus totale et on ne s’en cache pas ! Secret Crush fait tout avec son plug, elle se promène, elle fait l’amour, elle se baigne et le tout le plus souvent en pleine nature.

L’autre adepte du flash plug, c’est Dream4angel. Fan inconditionnelle du Rosebud, elle lâche rarement son petit diamant et aime à se prélasser sur les plages ensoleillées. Aussi friande de pissing et de flashing, la Hongkongaise n’a pas froid aux yeux. Sa grande spécialité ? Le pipi dans la neige. 

Sur un versant plus esthétisant, il y a aussi My kinky dope, qui dans une mise en scène soyeuse, entre BDSM et érotisme sucré, se prélasse sur un tapis blanc, kitty plug au creux des fesses. 

My kinky dope

Le dernier exemple, et non des moindres, c’est la Pragoise Lovely Natalie qui nous régale avec une petite balade nocturne rétro éclairée par son anus, je vous laisse apprécier !

Dans l’antre de la démesure : butt plug et BDSM

Le plaisir anal, c’est l’objet de toutes les peurs, de tous les tabous, mais aussi la quête ultime de la jouissance. Rien de plus subversif que la recherche acharnée de ce plaisir indécent, et des pratiques qui lui sont associées. L’imaginaire lié à la chose n’a jamais eu cesse d’attiser les passions. Déjà le Marquis de Sade faisait état dans son œuvre d’une obsession coupable pour « le petit trou ». Mais c’est peut-être le BDSM dans son exploration outrancière de la performance anale qui tient la palme avec le butt plug. Préparation au fist ou simple volonté de dépasser les limites des possibilités anales, l’insertion de butt plugs démesurés dans l’anus trouve un certain succès sur la scène fétichiste. Là on entre dans le dur où la frontière entre plaisir et souffrance n’est plus une chimère mais bien le but suprême de la performance.  À vos marques !

Ne nous voilons pas la face, le butt plug a bien un lien de parenté originel avec le sexe extrême, d’où le malaise qu’il pouvait provoquer à l’époque. Mais du Christmas tree de McCarthy au bonbon mielleux de 50 shades of Grey, il a su gagner les foules. Et n’en déplaise aux censeurs les plus tenaces, il continuera longtemps, je l’espère, à célébrer l’obscur objet de nos passions.

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  • Comme souvent : EXCELLENT mais en plus cette fois je rajouterais MERCI 😁
    Maintenant j’emmétrais une nuance : le butt plug est loin, trop loin, de s’être démocratisé. Je suis souvent amené à parler des sexualités à des publics divers et variés et qui ne baigne pas dans les sexualités comme nous et chez les plus de 25 ans ça reste encore très tabou et très problématique. Les sextoys « classiques » commencent à peine à sortir du bois même si on est loin d’en parler librement mais dés qu’on parle sexe anal et pire objet pour l’anal y a de suite soit des gloussements de belettes soit, c’est la majorité des cas, carrément un « c’est dégueulasse ».
    Il y a donc une énorme marge de progression sur la sexualité en général et les sextoys anals en particulier.
    MERCI et Longue vie au TAG en tout cas

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