Twitter veut-il la peau du porno ?

Entre les réseaux sociaux et les travailleur·se·s du sexe, c’est « Je t’aime, moi non plus ». On ne compte plus les personnes qui ont été victimes de censure, de shadowban ou qui ont vu leurs comptes supprimés arbitrairement sur les réseaux sociaux, et en particulier sur Instagram, le plus puritain (quand il ne s’agit pas des influenceuses aux corps normés et qui totalisent des millions d’abonnés, tout du moins). Jusqu’à maintenant, Twitter s’était montré plutôt TDS et porno-friendly, en autorisant notamment la nudité sur sa plateforme. Mais depuis quelques semaines, les comptes sont nombreux à avoir sauté, sans réelle explication. Nous avons mené l’enquête pour en savoir plus.

Quelle que soit la forme de travail du sexe qu’ils exercent, les TDS utilisent depuis toujours les réseaux sociaux comme n’importe quel autre artiste, comme n’importe quel autre business : pour faire leur promotion, rester en contact avec leurs pairs, leurs clients, pour faire parler d’eux. Ce type de présence est essentiel, en particulier dans des professions qui sont souvent invisibilisées et stigmatisées, et encore plus depuis la pandémie, qui a forcé beaucoup de TDS à travailler en ligne. Mais, malheureusement, comme bien des secteurs – coucou les banques ! – les réseaux sociaux ne sont pas vraiment copains avec les gens qui participent au business du cul.

Twitter, l’ancien paradis des TDS vire au cauchemar

Les personnes qui évoluent dans le milieu du travail du sexe ne cessent de le dire : plus les années passent, plus les médiums sur lesquels ils peuvent exposer publiquement leur travail se font rares. Au cours des années passées, les concerné·e·s ont dû dire adieu à Tumblr, formidable source d’inspiration et de partage de contenus porno et érotiques qui a banni le cul après avoir été racheté par Yahoo!, mais aussi à Patreon, qui a dit « Pas de ça chez nous ». Ne parlons même pas d’Instagram, qui passe son temps à censurer les corps féminins dans leur ensemble, et encore plus lorsqu’il s’agit de travailleuses du sexe : le réseau social appartient au très puritain Facebook, et on ne pouvait pas leur demander grand-chose de plus.

Jusqu’à présent, la Communauté du Cul – c’est comme la Communauté de l’Anneau, mais sans anneau à détruire dans le volcan du Mordor – pouvait toutefois se réfugier sur Twitter, à condition de respecter quelques règles. Pour montrer patte blanche, il fallait se signaler en tant que compte « sensible » pour que n’importe qui ne puisse pas se retrouver avec une teub en gros plan dans son fil, et ne pas avoir de photo de profil ou de bannière exposant des parties génitales ou un acte sexuel, notamment.

Pour le reste, c’était plus ou moins open bar : possibilité de partager du contenu érotique ou pornographique, des photos, des vidéos dans la joie et la bonne humeur, de se créer une communauté, de faire son auto-promo ou celles des copains-copines… Bref, un outil bien pratique et sex-friendly, au sein duquel le seul réel problème était la présence (massive) de trolls et l’absence (totale) de modération des propos racistes, sexistes et LGBTQIA-phobes, laissant les utilisateurs et les utilisatrices subir des torrents d’insultes de manière très régulière.

Mais les choses ont changé depuis quelques mois. De plus en plus de comptes de personnalités issues du porno ont affirmé avoir été victimes de shadowban (qui fait que le contenu des comptes concernés n’apparaît plus dans le flux de ses abonnés, ndlr), voire avoir vu leur compte Twitter disparaître purement et simplement. Plusieurs gros comptes américains sont concernés, tels que ceux de Genesis Lynn, Clips4Sale, ModelCentro ou encore Goddess Aviva. L’information s’est répandue comme une traînée de poudre dans le milieu pour adulte, et depuis, l’inquiétude est présente : des centaines de créateurs et créatrices de contenu s’inquiètent à l’idée de perdre leur audience, et donc une large partie de leur business. Un nouveau coup dur après le grand nettoyage de PornHub qui a également touché pas mal de petit·e·s créateur·ice·s de porn.

La France n’est pas en reste

De prime abord, les cas concernés semblaient se trouver uniquement à l’étranger, mais les Françaises et Français du milieu pour adulte sont également concernés. La preuve avec le cas de Lust Louise, qui a perdu son compte et ses milliers d’abonnés du jour au lendemain, il y a quelques mois.

« Fin novembre, je me suis d’abord retrouvée avec mon compte bloqué pour cause de « nudité dans la bannière ». Pourtant, celle-ci était la même depuis cinq ans, et ne comportait absolument pas de nudité : on y voyait seulement des doigts et une bouche », nous a-t-elle confié. Bon gré, mal gré, afin de pouvoir récupérer l’accès à son compte, Louise accepte de modifier sa bannière, en choisissant une autre image sans le moindre soupçon de nudité. « Deux semaines plus tard, mon compte est à nouveau suspendu, pour la même raison. Malgré mes dizaines de tentatives de contacter Twitter, je n’ai jamais reçu la moindre réponse de leur part, et mon compte est définitivement perdu. » Résultat ? « J’ai perdu mes 35 000 followers, mes abonnements, beaucoup de personnes que j’adorais, que j’admirais. Certains de mes « fans » ont réussi à me retrouver, mais c’est dur de tout reprendre à zéro.» D’ailleurs, la jeune femme est loin d’avoir retrouvé son audience passée, puisque son compte plafonne désormais à un peu plus de 5 000 abonnés.

La situation de Louise est la même que celle des autres comptes de TDS qui ont sauté : ces derniers connaissaient les règles et faisaient tout pour ne pas s’exposer à des sanctions de la part de Twitter, et n’affichaient donc pas de nudité dans leurs bannières, ni dans leurs photos de profil. Un porte-parole américain du réseau social s’est exprimé il y a quelques semaines, affirmant : « Il n’y a pas eu de changement dans notre politique concernant les contenus sensibles cette année. D’après cette politique, les utilisateurs peuvent publier des contenus créés par des adultes consentants à condition que leurs médias soient marqués « sensibles » dans les paramètres d’utilisation du compte. » Pourtant, le résultat est là : selon la consultante spécialisée dans l’industrie pour adultes Amberly Rothfield, qui a échangé à ce sujet avec rollingstone.com : 704 des 5 000 comptes de travailleurs et travailleuses du sexe qu’elle suivait ont purement et simplement disparu de la plateforme.

Twitter refuse de communiquer sur la question

Contactés par nos soins, le service de presse de Twitter a finalement refusé de répondre à nos interrogations, nous renvoyant vers ses conditions d’utilisations générales et affirmant que toutes les réponses à nos questions s’y trouvaient. Toutefois, une personne qui travaille pour le réseau social à l’oiseau bleu, et qui tient à rester anonyme, a accepté d’apporter quelques éléments supplémentaires, qui peuvent expliquer pourquoi certains comptes ont été désactivés. « Les CGU de Twitter affirment qu’il est interdit d’inclure des contenus violents, haineux ou pour adultes dans les zones très visibles de Twitter, notamment les images de vidéo en direct, de profil ou de bannière de liste. Mais le contenu purement « explicite » n’est pas le seul concerné, tout ce qui est suggestif l’est également. Par exemple, une photo de profil avec une femme qui lèche une glace ou qui suce ses doigts peut tout à fait être bloquée. L’idée est d’interdire tout ce qui peut susciter du désir sexuel, peu importe ce que cela veut dire, et ça laisse la porte ouverte à toute sorte de choses. »

Par ailleurs, les signalements en masse peuvent aussi entraîner la fermeture, temporaire ou définitive, d’un compte. « Typiquement, même si une personne a la même bannière depuis des années et que cette dernière n’est que très peu suggestive, il suffit qu’il y ait plusieurs signalement sur une courte durée pour que cette dernière se retrouve sous le feu des projecteurs niveau modération. Et ce n’est pas aux TDS que je vais l’apprendre : les raids de mécontents ne sont pas rares sur Twitter, et leurs conséquences sont connues de toutes et tous… »

Tolérer n’est pas encourager

Toujours est-il que si le contenu à caractère sexuel est toujours autorisé sur Twitter, il n’est pas à proprement parler le bienvenu. Outre les comptes supprimés sans la moindre explication et le shadowban, les comptes pour adultes n’ont par exemple pas le droit de faire de tweets sponsorisés sur la plateforme dans l’espoir d’agrandir leur audience ou de toucher un nouveau public. La politique en matière de publicité du réseau social est très claire à ce sujet : « Twitter interdit dans le monde entier la promotion de tout contenu à caractère sexuel pour adultes », et ce quel que soit le domaine sexuel concerné. En vrac, la promotion pour des chirurgies mammaires, la pornographie, les sextoys ou encore la nudité partielle ou totale ne peuvent faire l’objet de tweets promotionnels ou sponsorisés.

Dans les mois à venir, Twitter compte lancer un nouveau service, le Super Follow, qui permettra aux comptes de proposer du contenu payant directement via la plateforme en échange d’un abonnement mensuel, à l’instar d’OnlyFans et de ses alternatives. Cette nouvelle fonctionnalité pourra peut-être servir aux TDS pour avoir une source supplémentaire de revenus ? Mais seront-ils et elles autorisés à l’utiliser ? À moins que Twitter ne s’en serve justement pour enfermer définitivement le porno et le sexe en général derrière une porte à accès payant.

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