Irina Vega : « Il existe un autre porno en dehors du courant dominant »

This piece is also available in English here.

Début 2020, le site AltPorn4U.com ressemblait beaucoup à un petit Netflix du porno indépendant regroupant une grande partie de la scène indé espagnole et commençait même à s’ouvrir au-delà des frontières ibériques, se voulant à la fois producteur et diffuseur de contenu alternatif. Si les choses ont changé pour le site depuis, sa créatrice, Irina Vega, reste déterminée à poursuivre son travail. Elle nous explique pourquoi.

Pour commencer, peux-tu nous présenter ce qu’est AltPorn4U ?

En Espagne, en 2005, il n’existait encore rien pour produire du porno alternatif, AltPorn4U est né de ce manque. Dès le départ, j’étais aux commandes de cette aventure. J’ai d’abord commencé à introduire des idées originales au travers de mes propres créations et de manière totalement autodidacte, en travaillant avec des performer·euses qui avaient les mêmes préoccupations, les mêmes envies que moi.

Pas à pas, j’ai réussi à construire une communauté où d’autres réalisateur·rices, photographes et artistes indépendant·e·s se sont retrouvé·e·s autour de valeurs communes. Il n’existait pas encore de plateforme qui leur permettrait de montrer et partager leur propres créations. Le site est né de cette idée, avec pour objectif de rassembler ces différent·e·s créateur·rices et de leur donner une place centrale pour montrer que d’autres sensibilités étaient possibles dans le domaine du porno.

Comment est née l’idée de AltPorn4U ? Comment a-t-elle évolué avec le temps ?

AltPorn4U s’est développé en tant que plateforme communautaire, avec comme point culminant le début de l’année 2020, lorsque le site est devenu une grande plateforme dédiée aux créateur·rices de porno pour la création et la diffusion de vidéos, mais aussi pour des choses plus artistiques, des illustrations… Il y a quelques mois, un de mes associés a quitté le projet parce qu’il souhaitait se consacrer à quelque chose de plus mainstream. Je voulais préserver le côté indé, alors j’ai décidé de garder la marque AltPorn4U mais j’ai été obligée de réduire l’envergure du projet et de me recentrer en tant que productrice, sans le volet “communauté”.

Mais le projet communautaire était très fort et prometteur. La dynamique était même plutôt positive avec, d’un côté, des créateur·rices qui nous rejoignaient et avaient de plus en plus de succès et, de l’autre, un public de plus en plus nombreux, créant une communauté très intéressante. J’espère qu’à l’avenir, je pourrai trouver les bonnes personnes et redonner plus de profondeur à ce projet. Aujourd’hui, je me concentre donc sur mon travail de réalisatrice et de productrice pour AltPorn4U

Quel est ton regard sur le monde du porno aujourd’hui ? Est-ce que la vitalité des indépendant·e·s, notamment grâce à internet, est en train de bousculer le monde du porno ?

Je pense que le porno se diversifie en deux branches très visibles, entre le porno amateur et le porno professionnel. Le porno amateur est clairement représenté par tous les performer·euses qui créent leur propre contenu grâce à des plateformes conçues pour eux. Et le porno professionnel, ce sont les sociétés de production habituelles. Je pense que nous, le porno indépendant, nous sommes au milieu, dans un flou entre les deux.

Et, oui, bien sûr, j’aime que les performer·euses puissent enfin contribuer à leur propre avenir et aient la possibilité de créer du contenu, cela enrichit toujours le porno. Ça permet aussi à de nouveaux·elles performer·euses d’émerger et d’exister, après avoir été longtemps ignoré·es des producteurs traditionnels (les personnes tatouées, par exemple). Ielles créent vraiment un contenu très intéressant et ont un public de plus en plus important.

En arrivant sur le site, l’un des premiers mots qui apparaît est « éthique ». Quelle est la définition du cinéma « éthique » pour toi ? C’est une définition qui s’applique à tous les créateurs du site, j’imagine ?

L’éthique de chacun est quelque chose de subjectif, c’est faire quelque chose dont on est convaincu qu’il est bon et juste. Nous pensons que le respect des points suivants est un prérequis pour bien travailler dans le domaine du porno :

– Diversité et féminisme (formes de corps, identités de genre, âges (+18 ans), groupes ethniques…)
– Le plaisir de tous les interprètes est important
– Avant le tournage, les performer·euses choisissent leurs partenaires sexuel·le·s, parlent de leurs goûts sexuels, se mettent d’accord sur les pratiques sexuelles à adopter
– Les performer·euses peuvent choisir d’utiliser un préservatif ou non, en fournissant des tests de dépistage des IST actualisés
– Créer un contenu dont on peut être fier
– Des paiements équitables dans tous les domaines. En favorisant le partage de contenu, les performers génèrent des bénéfices à long terme
– Chaque réalisateur ou studio que nous présentons est sous contrat ou payé par une commission sur la vente de son contenu
– Un contenu de haute qualité, à la fois émotionnelle et technique

Tout est écrit dans notre manifeste.

Est-ce qu’il y a derrière l’idée du site une vision politique du cinéma ? Une volonté de faire bouger des lignes ?

Je n’essaie pas de changer quoi que ce soit, je préfère que les gens enquêtent, analysent et tirent leurs propres conclusions. Le·a consommateur·rice a aujourd’hui conscience qu’iel peut changer les choses par sa façon de consommer. J’aimerais juste que les amateur·ices de porno sachent qu’il existe un autre type de porno en dehors du courant dominant. Les producteurs de porno indépendants comme nous se soucient de montrer un porno réel et créatif et nous nous soucions du plaisir des performer·euses plutôt que de l’argent.

Peut-on dire que les films qui sont sur le site sont féministes ? Ce serait quoi un cinéma féministe selon toi ?

J’ai toujours pensé que mes films étaient féministes, mais je n’ai jamais senti le besoin de le revendiquer. Sauf que depuis quelques années, on dirait que si vous ne vous proclamez pas féministe, c’est que vous ne l’êtes pas aux yeux du public. Je plaisante un peu, mais c’est une réalité.

Nous avons toujours pensé au plaisir de tous et nous nous contentons de montrer le plaisir des performer·euse·s sans juger et sans chercher à nous conformer à des codes particuliers. Évidemment, si nous avions trouvé quelque chose de néfaste ou blessant dans des films sur AltPorn4U, nous les aurions rejetés.

Comment faire pour déconstruire les stéréotypes liés à la sexualité ? Plus précisément, la question du consentement est-elle discutée lorsque vous préparez les tournages ou sélectionnez les vidéos ? Celle des corps différents ?

Exactement. La normalisation, c’est la clé. J’aime tourner avec des gens très différents les uns des autres. Je pense que c’est le plus difficile. En réalité, c’est très facile de travailler avec des performer·euse·s qui correspondent aux canons de beauté imposés par la société. Mais avec une personne qui est en surpoids, poilue, hors norme et qui est à l’aise avec son corps et le fait de montrer sa sexualité, c’est difficile. Je pense que nous devons soutenir et accompagner pleinement ces personnes car c’est ainsi que nous “normaliserons la diversité”, en quelque sorte. Et c’est ce manque de diversité qui fait cruellement défaut dans la société, sur les réseaux sociaux et dans le porno.

La première fois que j’ai vu ton travail, le mot qui m’est venu c’est « punk ». Je trouve que dans vos productions, on retrouve un peu l’esprit des comics « Tank Girl ». Ça t’irait comme qualificatif ? C’est un objectif assumé ?

Alicia Tank

Nous aimons expérimenter avec toutes sortes d’esthétiques. Lorsque nous avons débuté dans le porno, nous avons travaillé avec Alicia Tank, qui est probablement la première actrice porno alternative d’Espagne. Elle et son partenaire vivent effectivement dans une idéologie punk. Nous avons travaillé avec eux en échangeant beaucoup. C’est merveilleux de travailler avec des gens qui vous transmettent leurs préoccupations, leur façon de voir et de penser le monde et bien évidemment, dans notre cas, leurs fantasmes. Alicia aime particulièrement le personnage de Tank Girl et la plupart des photos et des scènes réalisées avec elle ont une esthétique influencée par la bande dessinée, c’est certain. Et ce n’est qu’un exemple de notre façon de travailler. Nous cherchons toujours à nous immerger dans les idées que les performer·euses nous proposent et dans tout ce qu’ils peuvent nous apprendre, dans ce qu’ils aiment.

Depuis plusieurs années, j’aime tourner des scènes avec des hommes bisexuels. Je suis en contact avec plusieurs nouveaux performer·ses qui souhaitent se lancer dans le porno, j’espère pouvoir enfin tourner ces scènes bientôt. Mais je n’ai pas d’esthétique particulière en tête. J’attends que nous en parlions et mettions nos idées en commun, c’est notre façon de travailler, toujours en collaboration avec les performers·ses.

L’autre chose qui marque lorsqu’on regarde quelques vidéos, ce sont les sourires, la joie des acteurs. J’imagine que c’est une volonté de montrer des gens qui s’amusent ?

Oui, quand je réalise une scène, j’essaye de montrer le sexe dans sa forme la plus pure, et par conséquent j’aime voir et montrer que les gens s’amusent. Quand je filme un fantasme, une scène plus théâtrale, alors là, oui, on devient plus sérieux. Mais j’aime toujours ajouter un bêtisier à la fin de la scène où l’on peut voir les rires et les anecdotes du tournage.

Il y a quelques vidéos sur le site qui utilisent la VR, c’est une technologie à laquelle vous croyez ? 

Nous avons essayé cette technologie ces dernières années, c’est vrai, lorsque AltPorn4U était encore une plateforme de création, de partage, mais nous ne l’utilisons pas actuellement. Mais j’aimerais bien essayer de l’utiliser à nouveau et expérimenter des choses différentes, c’est une technologie qui peut sûrement faire beaucoup de choses intéressantes et pas seulement des POV.

Tu as pris la décision de fermer vos comptes Pornhub récemment, tu peux nous expliquer pourquoi ?

J’ai décidé de fermer les comptes d’AltPorn4U pour des raisons éthiques. Je ne voulais pas participer à cette plateforme ou y consommer du porno. Pour comprendre, je vous recommande de regarder le documentaire réalisé par Ovidie, Pornocratie ainsi que cette petition avec beaucoup d’informations sur Change.org (ou celle-ci). Je n’ai constaté aucun changement dans les visites de mon site web, comme je n’avais pas remarqué de changement lorsque j’ai créé ces comptes. Je crois fermement que c’est une erreur de penser qu’ils vous font de la publicité. Ce n’est pas le cas.

Ovidie dans « Pornocratie »

L’Espagne semble être un terrain fertile pour le porno, est-ce une impression que tu partages ? Pourquoi ?

Oui, c’est le cas. Je pense que, comme dans beaucoup d’autres pays où l’on ne produit pas beaucoup de porno, les performer·euses doivent trouver des moyens différents et plus variés pour pouvoir travailler. Iels doivent à la fois faire du porno amateur pour eux·elles-mêmes et collaborer avec des créateur·rices indépendant·e·s qui font du porno de qualité.

En parallèle des activités pour AltPorn4U, tu gères la société European Muses. Tu peux nous expliquer en quoi ce travail consiste ?

European Muses est une agence pour performer·euses et modèles. Nous travaillons avec des sociétés de production indépendantes et d’autres plus mainstream, en les aidant pour les castings. Nous sommes attachés à l’idée de diversité, donc nous pouvons leur offrir toutes sortes de performer·euses et de modèles différents. Et nous essayons toujours d’aider les performer·euses en leur proposant des emplois qui peuvent les intéresser et qui leurs correspondent. 

Comment vois-tu le futur pour AltPorn4U ? Et pour le porno en général ? Est-ce que tu penses parfois à un après porno ?

Comme je l’ai dit précédemment, je souhaiterais relancer le projet d’une grande plateforme pour les réalisatrices et les réalisateurs de porno indépendant·e·s. Je ne sais pas si ce sera sous le nom d’AltPorn4U ou sous un autre nom, mais je pense qu’il y a du potentiel et surtout qu’il serait très intéressant que nous puissions être uni·e·s et créer du contenu ensemble.

J’ai déjà pensé à travailler dans d’autres domaines qui me touchent, comme les questions liées à la nutrition, au véganisme et au zéro déchet. Je pense qu’il est important d’éveiller la conscience des consommateurs. Parce qu’au bout du compte, c’est nous qui avons le pouvoir sur l’économie.

J’ai également d’autres projets intéressants : en ce moment, je termine d’écrire un roman érotique illustré, intitulé Partners in Crime: Give me more. C’est la première fois que je travaille comme autrice et je trouve que c’est une expérience très intéressante et plus amusante que je ne le pensais. Partners in Crime devrait être publié le mois prochain et raconte l’histoire d’un couple qui débute dans l’échangisme et qui se lance des défis sexuels de plus en plus grands. Ce projet me rend très enthousiaste !

Mais de toute façon, je ne quitterai pas mon travail dans le porno. Je l’aime beaucoup, je l’adore et j’espère pouvoir continuer à y travailler pendant longtemps. C’est une activité qui est parfaitement compatible avec toute autre activité ! Je connais surtout des réalisateur·rices qui ont leur travail conventionnel et qui, à côté, réalisent de temps en temps leurs films pornographiques. Donc non, je ne vais pas arrêter tout de suite !

Vous pouvez trouver les films AltPorn4U sur ManyVids, ou PinkLabel.tv

'

Aucun commentaire. Laisser un commentaire

Laisser un commentaire