Le porno américain vit un nouveau moment #MeToo

À la suite de la prise de parole de performeur·euse·s noires pour protester contre le racisme dans le milieu porno aux États-Unis, les mêmes voix (et d’autres) se sont élevées pour dénoncer des abus sexuels et des viols. Si auparavant quelques performeuses osaient des accusations publiques, elles étaient éparses. Avec le mouvement démarré le 5 juin, c’est un faisceau très fourni de témoignages qui a émaillé les timelines de Twitter. La parole s’est libérée et nous vous rendons compte de ces déclarations, qui ont déjà débouché sur des actions pour certaines.

Nouvelle accusation de viol chez Gamma Films

Le 5 juin dernier, Aria Lee, qui a débuté comme performeuse en 2018, poste une vidéo où elle accuse Craven Moorehead de viol à deux reprises, les faits remontent aux mois d’octobre et décembre dernier. AVN publie le lendemain un article présentant son témoignage en détails. Gabi Paltrova raconte à son tour la tentative de Moorehead de la violer en 2016 – elle arrive heureusement à échapper à son agresseur.

Moorehead travaille comme réalisateur pour la société Gamma Films, qui détient Adult Time, Girlsway, Pure Taboo, etc. C’est un proche de Bree Mills, la Chief Creative Officer et la caution éthique de Gamma, qui n’a toujours pas réagi personnellement. En juin 2019, Lily Adams avait dénoncé des abus sexuels du réalisateur Stills By Alan qui travaillait pour Girlsway. S’il continue de travailler pour d’autres sites (dont un détenu par Jules Jordan), il avait été remercié par Gamma Films, qui ne semble pas réussir à imposer son code de conduite, mentionné dans leur réponse, à ses employés (ou affiliés).

En effet, la seule réaction au témoignage de Lee fut un communiqué de Gamma Films, publié tel quel par Xbiz et par AVN (introuvable maintenant sur le site d’AVN mais repris dans l’article sur Aria Lee). La réponse stipule que, après une enquête indépendante, les accusations ne peuvent être vérifiées et que les personnes victimes de ce « type de faute » doivent en avertir les autorités. La publication immédiate de cette réaction, sans mise en contexte, a fait réagir plusieurs membres du milieu qui ont questionné la déontologie journalistique de ces médias.

Hey @AVNMediaNetwork @Xbiz, vous faites de l’argent sur le dos des performer·euse·s. Publier une lettre de non-excuses émanant de quelqu’un accusé d’avoir agressé une performeuse sans remise en question ou commenaire, c’est dire que vous vous en foutez, des performeuses. Je suis dégoûtée.

@leeroymyers

J’imagine que AVN et XBIZ couvrent des comportements d’agresseurs. *fait semblant d’être choquée*

@GiaPaige

Edit du 11/06 : Karl Bernard, président du groupe Gamma Films a déclaré à Xbiz : « nous ne travaillerons plus avec Black Wings Media et son réalisateur Craven Moorehead lorsque nous reprendrons finalement la production » [ arrêtée suite à la crise sanitaire du Covid-19].

Dénonciations de pression chez les agents

Maya Kendrick, performeuse depuis 2016, dénonce l’agent Dave Rock de Motley Models pour avoir eu des relations sexuelles avec elle par deux fois l’année de ses débuts. Un agent est supposé travailler avec les performeur·euse·s pour leur trouver des tournages, s’occuper de leur sécurité, bien-être et organiser les séjours dans la Porn Valley. Pour cela, il existe des « model houses » où les performeuses habitant dans d’autres États restent le temps de leur session de tournages. Il existe donc une certaine relation de dépendance et de pouvoir, qui pourrait empêcher un consentement franc et éclairé. Selon Kendrick, ce comportement semblerait habituel chez cette personne. Vous pourrez lire les commentaires sous le tweet pour trouver d’autres performeuses témoignant du comportement de cet agent.

Dans la foulée, AVN et Xbiz, encore une fois, publient un communiqué de l’agence, sans mise en contexte. Les performeuses sont révoltées par ce qui ressemblerait à un soutien, alors que la parole des victimes n’est pas rapportée.

Vous partagez un communiqué défendant @thedaverock mais n’avez pas cherché à me contacter. C’est dégueulasse d’amplifier encore plus la parole d’un agresseur en série.

@mayakendrickx

Allez vous faire voir pour TOUT ça. VOILÀ pourquoi certaines d’entre vous ont mis plusieurs années à parler. AVN se rend complice. Quelle merde.

@allieeveknox

Les agents sont la cible de plusieurs témoignages relatant relations sexuelles, harcèlement moral et pression. Rappelons-nous, en octobre 2018, Bunny Colby avait poursuivi l’agence Direct Models pour avoir été « contrainte de travailler dans des conditions dangereuses […], de voir ses revenus indûment retenus par l’agence, et d’être indûment facturée par l’agence […]. »

Plus récemment, Demi Sutra évoque un tournage pour Deeper dans de très mauvaises conditions. La pièce n’était pas chauffée et un tapis sentait la pisse de chat. De plus, elle rajoute que la réalisatrice (Kayden Kross) pensait que « c’était ok de faire poser 4 femmes noires tenant une banane ». Demi était accompagnée d’Ana Foxxx, Nia Nacci et ScarLit Scandal.

Edit du 11/06 : Kayden Kross a réagi dans un article du magazine Rolling Stone. Voici la traduction de sa réponse : « Je ne reconnaissais pas les bananes comme spécialement problématiques sur le moment [le tournage a eu lieu début 2020], bien que je comprenne maintenant pourquoi ça pourrait être sensible et je regrette cette décision.« 

Je les affiche comme je les affiche depuis que j’ai appris leur existence il y a 5 ans (avant de commencer ma carrière dans le porn) parce qu’ILS SONT OUVERTEMENT RACISTES ET ESSAIENT DE RENDRE LEUR MERDE GRAND PUBLIC. D’ailleurs, ils n’ont toujours pas essayé de me contacter, même après qu’une des réalisatrices de leur site Deeper a cru que c’était normal de faire poser QUATRE FEMMES NOIRES AVEC DES BANANES, avant de baiser son mari en grelottant dans une pièce pleine de pisse de chat et sans chauffage. ILS N’ONT MÊME PAS ESSAYÉ DE RECTIFIER LE TIR

@DemiSutra

Sutra rajoute que son agent Mark Spiegler, considéré comme le plus influent du milieu, l’a menacée de ne plus la faire travailler si elle parlait de ce tournage (lire le thread de Sutra). Cela fait écho au tweet d’Ana Foxxx (qui a le même agent) où elle écrivait qu’on la menaçait suite à son sentiment d’être maltraitée sur un plateau.

Aloooors on est menacées de conséquences quand on est maltraitées sur un tournage ? 🤷🏾‍♀️ La dernière fois que j’ai vérifié, j’étais une femme adule et responsable et j’attends à ce que les autres se comportent en conséquence. Encore une « menace » et je balance tout.

@AnaFoxxx

Attaques contre les performeurs transgressant le consentement

Manuel Ferrara présent sur le tournage de Deeper précédemment mentionné, est à nouveau accusé pour maltraitance sur un plateau par Jenny Blighe en août 2018. Elle affirme que le performeur n’a pas respecté les limites qu’elle avait établies et elle a subi un grand traumatisme sur cette scène. C’était une de ses premières, car il s’agissait de suivre Blighe et Ginger Banks, vedettes de la cam, dans leurs débuts dans le porno mainstream. John Stagliano est aussi accusé d’avoir franchi les limites consenties par ces nouvelles performeuses.

Jenny, tu mérites que justice soit faite pour ce qui t’es arrivé, et ça arrivera, mais maintenant le principal est de révéler plus de noms d’agents, performers et entreprises pour qu’ils soient connus pour exploiter leur performeuses et en tant que violeurs

@soryalos

Tous ceux impliqués dans mes scènes qui ont bafoué mon consentement sont : @johnastagliano – nous a agressées sexuellement toutes les deux dans notre scène GG ; @manuelferrara – agresseur dans une scène à trois (voir ma page pour les détails) ; @jonnidarkko2 – réalisateur qui m’a demandé d’arrêter de demander à couper ; @EvilAngelChris – a filmé

@JennyBlighe

Suite à ce rappel d’actes abusifs, Aiden Starr, réalisatrice ayant travaillé avec Blighe et Banks sur le DVD Camgirls: The Movie, a décidé de quitter Evil Angel, la compagnie ayant produit ces scènes. Elle se dit « complice et s’excuse ». Un geste fort dans le contexte actuel. Ferrara n’a pas réagi et a continué de travailler depuis les faits. Starr démissionne aussi de son poste de « production manager » chez Kink.com.

Dana DeArmond, vétérane du porno, énonce des abus subis à l’Armory, lieu de tournage des studios Kink, pourtant jusque-là réputé irréprochable sur le respect du consentement. DeArmond évoque un tournage où, prise dans des cordes de bondage, elle n’a pas pu réagir quand le patron de Kink entra sur le plateau et inséra ses doigts en elle sans consentement. Personne sur le plateau n’aurait émis la moindre protestation.

Autre témoignage, Maya Bijou accuse le performeur Chris Strokes de l’avoir sodomisée sans consentement, puis d’avoir mis en ligne cette scène. D’autres performeuses, comme Hime Marie, Bobbi Dylan ou Dolly Leigh, lui répondent que des histoires similaires circulent sur Strokes.

Déferlement de charges contre Ryan Madison

Le plus grand nombre de témoignages vont à l’encontre de Ryan Madison. Il détient avec sa femme, Kelly Madison, les studios Porn Fidelity et Teen Fidelity pour lesquels il réalise et tourne comme performeur. Xbiz a fait état des accusations dans un article. La première à témoigner publiquement Annabel Redd, performeuse depuis 2019, avertit dans un tweet qu’il ne faut pas regarder sa scène sur Porn Fidelity, car Madison a enfreint son consentement en éjaculant en elle et lui faisant pratiquer la gorge profonde.

D’autres performeuses, souvent débutantes dans le milieu à l’époque, corroborent le comportement abusif de Madison. Skylar Vox partage son expérience. Là aussi, le creampie n’est pas prévu au préalable. Elle a dû négocier en plein tournage et explique qu’il lui était difficile de quitter les lieux, car la maison est « au milieu de nulle part ». Le tournage fini, Kelly Madison lui propose de revenir tourner si jamais elle tombait enceinte de son compagnon et de faire comme si Ryan était le père.

Les témoignages s’accumulent et dépeignent Madison comme un prédateur opérant toujours de la même façon. Zoe Bloom affirme qu’aucune pratique n’a été consentie ou discutée avant la scène. Pareil pour Kinsley Karter. Rosalyn Sphinx, représentée par Motley Models, dit ne pas avoir été avertie du caractère hardcore de la scène pour sa première fois avec un performeur. Monica Sage a été blessée par Madison lors d’une sodomie et il a continué la scène encore plus fort.

L’alcool semble être le mode opératoire de Madison pour repousser les limites des performeuses et rendre ces abus possibles. Janice Griffith dit ne pas avoir été violée, mais parle de cette consommation d’alcool problématique sur un lieu de travail. Madison a fait boire de l’alcool à Rosalyn Sphinx avant de tourner, alors qu’elle n’avait pas 21 ans (l’âge légal pour boire aux États-Unis). Elena Koshka ajoute la consommation de cannabis et parle de son attitude agressive. Sydney Cole parle également d’alcool, elle signale aussi des étranglements virulents. Elle n’est pas la seule, Lulu Chu a frôlé l’évanouissement. Kenzie Madison, elle, s’est évanouie. Penelope Reed dit avoir perdu connaissance plusieurs fois et affirme qu’il lui a ouvert la lèvre. Lexi Lore dit qu’il « m’a baisé sans consentement après notre scène pendant j’attendais mon Uber ». Melody Marks dit qu’il l’a forcée à boire, puis que, malgré un coup de soleil préexistant, elle a dû travailler à l’extérieur pendant trois heures sans protection solaire.

D’autres témoignages racontent le comportement intolérable de Ryan Madison, comme Jane Wilde sur Instagram. Nikki Hearts avait dénoncé le prédateur il y a 7 ans. Cela dure donc depuis des années. Les performeuses accusent les agences de continuer à envoyer des jeunes femmes tourner pour Madison, connaissant son attitude et ses abus. Lena Paul en fait partie. Kloe Kapri et Janice Griffith aussi.

Ne regardez pas ma scène chez porn fidelity. Ce mec a franchi plusieurs de mes limites. Il n’était pas censé me creampie. Il m’a maintenue de force en le faisant. Au déjà, je pensais que ça faisait partie de la scène. Et je me suis rendu compte qu’il n’arrêtai pas. Il n’étai pas censé me faire faire de gorge profonde.

@annabelredd

Je suis absolument désolée, je te crois à 100%. Ce mec est un monsre. Je connais au moins deux autres femmes à qui c’est arrivé, il y a des vidéos sur eFukt. TOUS LES AGENTS SAVEN QU’IL FAIT ÇA et ils continuent à lui envoyer des filles seules à 3 heures de Los Angeles, c’est répréhensible.

@lenaisapeach

Il y a un réalisateur/performer en particulier qui fait des creampies les nouvelles performeuses sans leur consentement (v*ol) et j’aimerais bien savoir pourquoi les agences continuent à lui envoyer des filles à filmer sans leur donner cette information. POURQUOI VOUS PERMETTEZ LES ABUS

Oh et merde. RYAN MADISON EST UN VIOLEUR. LES AGENTS SONT COMPLICES.

@slutsaucekhloe

Est-ce que tous nos agents nous ont envoyées chez cette enflure de Ryan Madison en SACHANT PERTINEMMENT qu’il nous ferait boire et en sachan que c’était un violeur ? Je demande parce que des models de chaque agence ont parlé.

@rejaniced

En réaction au grand nombre de témoignages contre Ryan Madison, Ginger Banks a lancé une pétition pour que MindGeek retire les chaînes Porn Fidelity, Teen Fidelity et Kelly Madison de ses tubes. Avec plus de 3500 signatures, la requête a trouvé une réponse positive. Il n’y a plus de vidéos officielles des studios précités sur l’ensemble des tubes de la société, il reste cependant quelques vidéos téléchargées illégalement et les scènes de Ryan Madison pour d’autres productions.

Dans l’article de Xbiz, un représentant de la société Kelly Madison répond qu’elle prend au sérieux les accusations d’abus contre des performeuses, mais qualifie celle d’Annabel Redd de fausse. Pour le reste, il y a un « processus d’enquête ».

Problème systémique d’agressions dans le porno américain

Toutes ces déclarations publiques ne sont pas faciles à faire pour les personnes concernées. Il s’agit de viols, de violences sexuelles traumatisantes. Kristen Scott exprime la réalité de beaucoup de performeuses et de femmes en général. Elle ne cite pas de noms, mais affirme avoir « été violée par un réalisateur » et avoir été poussée au-delà de ses limites consenties de multiples fois. Paige Owens fait de même, elle parle d’une agression hors d’un plateau de tournage et de la difficulté de revenir travailler, surtout quand les performeurs et réalisateurs ne respectent pas son consentement. Kasey Warner explique dans un thread comment faire respecter ses limites finit par porter préjudice aux performeuses. Elles sont réputées « diva », « difficiles » ou « folles » et perdent ainsi des contrats.

Tellement de gens racontent publiquement leurs histoires… Je ne sais pas par où commencer avec la mienne… J’ai été violée par un réalisateur, j’ai été abusée émotionnellement/psychologiquement par un ex qui a ensuite fait pire à d’autres, j’ai vu mes limites dépassées TELLEMENT DE FOIS par des performeurs…

@krisscottx

Lance Hart résume la situation : « Certaines personnes ont de l’assurance et peuvent facilement dire non. D’autres personnes ont des difficultés avec ça et valent tout autant. C’est le travail de tous de faire attention à ça. » Il faut le comprendre, c’est toujours la faute des agresseurs, jamais celle des victimes. Et laisser faire revient à être complice.

Après les revendications des performeurs noirs quant à l’arrêt des pratiques racistes, le milieu de porno professionnel américain, tout du moins celles et ceux qui jouent devant la caméra, continue de vouloir changer les choses grâce aux témoignages publics de performeuses. En effet, le nombre d’accusations de viol, d’abus sexuels montre que cette « industry » connaît un problème systémique. Les auteurs de ces violences sont rarement inquiétés et continuent toujours de travailler et même d’être nommé et de recevoir des prix lors des cérémonies annuelles du porno. Cela n’empêche pas les agents de continuer à envoyer les jeunes recrues sur des tournages possiblement dangereux.

Les bruits de couloir existent, et ce pas seulement dans le porno américain mais aussi en Europe et dans les sociétés dites « éthiques ». Il faudra un changement de système de fond pour que les prédateurs soient vraiment inquiétés. Le public et la presse auront aussi un rôle à jouer dans cette révolution à venir.

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