Viva la vulva : de la représentation des vulves

Petites lèvres qui ballotent, grandes lèvres absentes ou presque, vulves hyperpigmentées ou grises, avec ou sans poils… S’il existe autant de vulves que de personnes en jouissant, les consommateur·ice·s de porn oublient parfois de dépasser les barrières normées des sites mainstream, vecteurs de multiples complexes auxquels la vulve n’échappe pas.

« Le jour où j’ai dit à mon copain que j’étais complexée de la chatte, il a explosé de rire », se souvient Maddy, 24 ans. Depuis son adolescence, l’étudiante subit son hyperpilosité. « Subir, c’est vraiment le verbe adéquat », appuie-t-elle, « j’ai été moquée, on a fait circuler des rumeurs sur moi, juste parce que malgré une épilation acharnée, j’avais toujours au moins un peu de poils. Cette violence envers l’aspect de sa vulve s’est transformée en complexe chez Maddy, au point de ne plus vouloir se mettre à nu. Depuis quelques mois, la jeune femme s’est décidée à fréquenter à nouveau un homme, et a choisi de lui confier ledit complexe. « En fait, après explication, il a mieux compris d’où ça vient, et s’est senti un peu con que des mecs m’aient créé ce complexe », poursuit-elle, « il a voulu pointer du doigt le porno, mais je ne suis pas d’accord, il y a une diversité dans l’offre, il suffit de la consommer. »

La publicité de la marque « Nana » qui a fait pleurer dans les chaumières

Porno mainstream et vulves normées

Si on s’en tient aux sites les plus fréquemment visités et aux vidéos les plus regardées, il est communément admis que l’on retrouvera les clichés qui marquent la société en matière de corps. En atteste le témoignage d’Alina, travailleuse du sexe et camgirl de 30 ans. « J’ai vu mes premiers porno à 15 ans. J’ai dû cliquer sur les premières vidéos, en première page. J’étais curieuse, pas encore à la recherche d’un support masturbatoire », confie-t-elle, « je me souviens de porno mainstream, d’hommes musclés souvent à plusieurs pour une seule femme aux seins siliconés, qu’on voyait en gros plan et dans toutes les positions possibles. » Côté vulve, la jeune femme met d’abord en cause le manque d’éducation sexuelle dans les lacunes en matière de représentation. Dès le lycée, Alina confie avoir « cru que la norme était d’avoir une vulve fine, rose, sans poils, et avec des petites lèvres plus petites que les grandes ».

Le problème, c’est que ces clichés, véhiculés par le porno dit mainstream puis par ses principaux consommateurs – les hommes – lors de leurs rapports sociaux, sont vecteurs de complexes chez les jeunes femmes. Pendant longtemps, cela a été le cas de Marlène, 32 ans. « Lors de mes premiers préliminaires, mon partenaire a éclaté de rire à la vue de ma vulve, et m’a dit de « faire gaffe à pas m’envoler les jours de grand vent », ça m’a blessée et marquée », soupire-t-elle, « j’ai mis longtemps avant d’accepter de me remettre nue en pleine lumière. » De même, Latika, 28 ans, en a entendu des vertes et des pas mûres à propos de la pigmentation de cette zone de son corps. « En tant que femme noire, vous n’imaginez pas les horreurs qu’on peut lire, voir, entendre sur nos corps », soutient la jeune femme, « par exemple, on m’a déjà demandé plusieurs fois si je me lavais correctement, à cause de la pigmentation de ma peau au niveau de mon entrejambe. » Selon Latika, la représentation faite des femmes noires dans les films pornographiques mainstream ne reflète pas la réalité de leurs corps et contribue à la stigmatisation raciste à laquelle la société prend largement part chaque jour. « Jusque dans mon intimité, on me reproche la normalité de mon corps », fulmine-t-elle, « entre hyperpigmentation et dépigmentation, non, notre peau n’a pas une couleur uniforme partout, et ce n’est pas une question d’hygiène. »

Dans le choix de leurs films pornographiques, et pour contrer les complexes vis-à-vis de leur vulve, c’est du côté des indépendant·e·s que bien des consommatrices ont trouvé leur bonheur.

Côté indépendant·e·s, la diversité du bout des lèvres

« Depuis mes 15 ans jusqu’à mes 22 ans, j’avais pour seuls modèles de vulves celles que j’avais vues dans les films pornos », lance Alina. La diversité, c’est au travers de sa bisexualité qu’elle la découvre. « Je me suis sentie bête devant une telle diversité de vulves », explique-t-elle, « cela m’a confortée dans l’idée qu’il existe en fait autant de vulves qu’il existe de femmes. » Quant à la sienne, Alina dit l’avoir découverte à 24 ans, grâce au monde de la webcam (Chaturbate et Cam4 pour sa part). « C’est en diffusion webcam que j’ai vu à quoi ressemblait réellement ma vulve », explique la camgirl. De la forme aux poils en passant par la couleur, le panel des vulves, dans l’imaginaire d’Alina, s’est au fil du temps largement agrandi. « Dans le porno indépendant, que je consomme quasi uniquement depuis 4 ans, je vois une diversité croissante de corps et parfois, de vulves », illustre la performeuse.

Côté spectateur·ice·s, cette offre de plus en plus diversifiée ravit, en grande majorité. « La première fois que j’ai vu des poils lors d’un show à la cam, ça m’a surpris », confie Anthony, 39 ans, « mais dans le feu du désir, franchement, je suis vite passé outre. Maintenant, je m’en fous ». Cette représentation plus diverse est même rassurante pour les concerné·e·s. C’est le cas de Noémie, 31 ans. La petite brune en avait assez des remarques sur la taille de ses petites lèvres, « plus grandes que les grandes lèvres, et pas assez rangées au goût de ces messieurs ». Agacée, Noémie empoigne un jour son PC, et en quelques clics, télécharge plusieurs vidéos mettant en scène des femmes aux vulves aussi diverses que variées. « J’ai tout mis sur clé usb, et à chaque remarque désobligeante, je passe cette clé aux hommes qui en sont l’origine », rit-elle. Si elle revoit rarement la couleur de ces fameuses clés, Noémie a toutefois « le sentiment de contribuer à la juste représentation des chattes » par ce biais. « Ce n’est pas le porno, le problème, contrairement à ce que l’on peut penser », affirme-t-elle. Un sentiment partagé par Alina. « On peut blâmer le porno, mais il est le seul ou presque à montrer des vulves en détail, en gros plan », soutient-elle.

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Avant le porno, la société au coeur du problème

À l’origine du problème, selon performeuses et interviewé.e.s : la société avant tout, les lacunes du monde pornographique en matière de représentation des femmes et des vulves n’étant que le reflet de celle-ci. En témoigne la récente polémique autour de la publicité Nana, mettant en scène une multitude de représentations métaphoriques de la vulve, entre fruits et origamis. « Le problème, ce n’est pas qu’on ne veut pas représenter correctement les vulves, le problème, c’est que la société ne veut tout simplement pas les voir », soutient Lucia*, performeuse depuis quatre ans, « c’est un énorme tabou, et tant qu’on ne le brisera pas, on n’avancera pas. Dans le porno, on voit les vulves, mais il manque en fait toute l’éducation autour d’elles. C’est comme envoyer des ados apprendre la vie au cinéma, sans aucune école pour les aiguiller, ça n’a pas de sens. »

Côté porno, effectivement, la diversité tend à trouver sa place au fil du temps. « Dans le monde de la cam, on trouve de plus en plus de modèles plus représentatifs de la diversité des corps dans notre société, même si ce n’est pas encore assez », explique Alina, « c’est la société et ses normes qui doivent changer d’abord, inclure les différences, les accepter puis les représenter dans le porno. » Et effectivement, lorsque l’on se plonge dans les sites porno, du poil et des vulves aux formes et aux couleurs en veux-tu en voilà, il y en a un sacré paquet ! « Encore une fois, le porno, c’est comme du cinéma », lance Lucia, « si tu veux du réaliste, cherche dans les rubriques qui s’en rapprochent, et si tu n’en veux pas, garde en tête que c’est du cinéma. »


Pour l’actrice, demander au monde du porn de changer radicalement son offre avant tout changement sociétal reviendrait à « donner de la morphine à un grand brûlé ». « Ça soulage et ça donne l’impression que tout va mieux, mais ça ne soigne pas le cœur du problème », explique-t-elle. Dans un monde où performeurs et performeuses peuvent être parfois extrêmement précaires, imposer l’offre comprend le risque de se confronter à un échec et à une perte de revenus, alors que susciter la demande semble à la fois la solution la plus pérenne, que ce soit sur le plan financier ou social. Qui plus est, l’offre en elle-même existe d’ores et déjà, et ne demande qu’à être consommée.

Une meilleure consommation du porno, voilà d’ailleurs ce que préconise Alina. « Consommez du porno éthique, dans lequel l’image n’est pas destinée qu’au plaisir et aux fantasmes des hommes. Vous y verrez plus de diversité des corps et cela peut aider à s’identifier à des personnes qui nous ressemblent, et qui se sentent belles », conclut la jeune femme, « c’est ça le secret, apprendre à s’aimer. Intégrer sa diversité, s’y identifier puis s’accepter. »

« Aime ta chatte » un film de altSHIFT

Mieux éduquer, représenter et consommer, voilà les clés pour embrasser justement la diversité des vulves, aussi bien IRL que sur le web. Alors, à vos doigts, et que ça chauffe !

*Prénom d’emprunt.

Photo en une : origami de la publicité de protections hygiéniques Nana, diffusée en 2019.

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