Sextoys et censure, une histoire qui dure

La dernière édition du salon CES (le rendez-vous international des férus d’high-tech) a provoqué des remous en bannissant le sextoy « Osé » de sa compétition. Un fait polémique, qui suggère l’étroite relation entre l’industrie du sextoy et la censure. C’est tout du moins ce que démontre un captivant article de The Verge.

« Immorale, obscène, indécente »

« Osé« , un joli nom pour un innovant jouet, aux tonalités grisâtres et à la forme relevée. Mais ce sextoy ne charme pas tout le monde. Alors qu’il devait le 8 janvier dernier être récompensé au Consumer Electronics Show (place to be pour qui s’intéresse aux technologies), dans la catégorie Robotics & drones, la création de la compagnie Lora DiCarlo s’est finalement vue bannie de la compétition. Et ce sur décision de la Consumer Technology Association, qui a invoqué une violation de règlement : toute proposition « immorale, obscène, indécente, insultante » doit être disqualifiée. D’après la CTA, ce sextoy promettant l’orgasme vaginal et clitoridien en ferait partie.

« La sexualité féminine est encore tabou dans le domaine de la tech » en a conclu Wired. D’aucuns voient en cette décision une forme d’hypocrisie sexiste – a priori, le CES n’éprouve pas le moindre souci lorsque la technologie sert le plaisir masculin, comme le font les sexbots par exemple. Pour The Verge, la journaliste Lux Alptraum nous démontre que l’hypocrisie est bien plus globale qu’on ne pourrait le croire. Elle a trait à la façon dont un sextoy se vend, et surtout dont il est perçu, entre « obscénité » et « bien être ».

La dure vie du sextoy

Janet Lieberman et Alexandra Fine pour Bustle.com (Photo : Annelise Jeske)

Alors, est-il normal qu’un sextoy soit considéré comme « immoral, obscène, indécent », en 2019 ? Normal, peut être pas. Courant, cela ne fait aucun doute. Car comme l’explique Lux Alptraum, l’expérience d’un fabricant de sextoys a tout du parcours du combattant. La cause ? La frilosité des processeurs de paiement, des banques et des plateformes de publicité, qui perçoivent en ces contenus des « marques à risque ». En somme, des produits pas très « annonceurs-friendly », dit-on en langage YouTube.

L’exemple de la marque de vibros clitoridiens Dame Products vaut tous les discours. Entre demandes de prêts refusées, politiques de contenus de plateformes de crowdfunding trop restrictives et refus de la part de Kickstarter d’organiser une campagne de financement participatif, Alexandra Fine et Janet Lieberman ont vite compris que leur petit commerce ne serait pas de tout repos. « [Fine] était abasourdie de voir autant de portes lui claquer au visage dès qu’elle révélait la nature de ses produits » narre la journaliste.

Et quand le produit est sur le marché, un mur s’érige : la pub. Lorsqu’elle est possible, elle reste très confidentielle et se limite à quelques annonces discrètes. Une entreprise majeure comme Facebook refuse par exemple de diffuser toute publicité ayant trait aux sextoys. Dans sa politique publicitaire, le réseau social dit privilégier « les annonces destinées à la famille ». Google quant à lui se contente de classer ces jouets dans la catégorie « Contenu pour adultes ». Les annonces ne sont pas interdites mais limitées. Cependant, leur visibilité dépend des requêtes des utilisateurs, de leur âge et des lois propres à leur pays. Autant de critères qui rendent l’efficacité de la pub plus aléatoire. Seules solutions ? « Les réseaux pornographiques et Google Adwords » déplore Brian Sloan, l’instigateur de la ligne de masturbateurs Autoblow.

«Nous devons frapper aux portes»

Janet Lieberman et Alexandra Fine pour Glamour (Photo : Seth Caplan)

Cette réglementation est, comme souvent dès qu’il s’agit de sexualité, d’une forte subjectivité. Exemple ? Certains sites acceptent de faire la promotion de médicaments améliorant la libido mais rejettent les jouets pour adultes. Dès lors, où se situe « la frontière entre les soins personnels et l’obscénité » ? Au sein de ce marché où rien n’est systématique, les fabricants de jouets pour adultes doivent faire le forcing pour se faire entendre. « Nous devons continuer à frapper aux portes » déclare l’instigatrice de Dame Products. Cette dernière n’a pas hésité à passer un coup de fil à des amis entrepreneurs collaborant avec Kickstarter afin d’obtenir l’approbation de la plateforme de financement participatif. Bien joué.

Sans forcément le vouloir, le cas du sextoy « Osé » révèle l’absurdité d’un système plus global. Celle de plateformes au sein desquelles persiste une confusion entre « santé » et « obscénité » (si tant est que ce terme ait un sens). La douce censure d’un monde numérique pourtant peu avare en contenus à caractère sexuel.

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