Porno, noise et Branlr Room : Racolage.xxx, le label qui vous spam

Il y a des invitations que l’on ne peut pas refuser. Celle de Jane Racolage, mystérieuse fondatrice du non-moins mystérieux label Racolage.xxx, est de celles-ci. Sa photo est un avatar tout droit sorti de la Vallée de l’étrange. Il est question de spam, de porn et de live stream sur Chaturbate. Assez pour éveiller notre curiosité.

Un mois après avoir ajouté notre amie virtuelle sur Facebook, on n’en sait pas bien plus : son/sa créateur·trice tient à son anonymat. D’abord, parce que ses cyberactivités ne sont pas tout à fait légales. Et puis parce que son obsession est l’auto-promotion. Il ne s’agirait pas de tomber dans les travers qu’il/elle dénonce.

Racolage.xxx, donc. Un label créé en avril 2017 et qui diffuse de la musique à travers des spams. Soit « utiliser les technologies de l’information pour exploiter les regroupements d’attention existants », explique Jane Racolage, nous renvoyant à la définition de Finn Brunton, auteur de Spam, A Shadow History of the Internet (2013, MIT Press, non traduit). Son médium était donc tout trouvé : le porno, et ses plus de 10 milliards de connexions mensuelles estimées. Concrètement, Jane accole la musique de ses artistes à des vidéos porno volées et les diffuse sur les plateformes de streaming. En mai, elle a organisé sa première Branlr Room, référence à Boiler Room, un live diffusé sur Chaturbate.

Exploitation du porno ou vision artistique d’un outsider ? Interview.

Quelle est l’idée derrière ce label ?
Je suis musicien·ne et j’ai pas mal de contacts dans la musique expérimentale. J’ai été dégouté·e par la manière dont ça fonctionne – le milieu de l’art mais aussi les réseaux sociaux. L’idée du label est de pousser à l’extrême la logique d’auto-promo. Comme un épisode de Black Mirror, où dans un futur très proche, les artistes n’auraient aucun scrupule à se promouvoir par spam et sur des sites pornos.

Le label est basé sur l’abandon de sa dignité en tant qu’artiste et que personne pour attirer l’attention. Le monde de l’art est une économie de l’attention. Les artistes doivent se battre pour publier leur travail, ce qui pousse certains artistes à exploiter la crise des réfugiés par exemple, et se promouvoir à travers ça.

L’idée est de provoquer le dégout et la révolte. C’est aussi un projet accélérationniste : un courant philosophique dont l’un des principaux pendants est de provoquer la chute du capitalisme en poussant ses mauvais côtés à leurs maximum. Le fondateur du label Hyperdub Steve Goodman est un partisan de ce courant et l’a distillé dans sa musique.

En quoi promouvoir sa musique sur un site porno est un abandon de sa dignité ?
Racolage.xxx est une parodie, pour la réaliser il nous faut trouver des moyens honteux de publier de la musique. Le porno – tout comme le spam par email – est perçu par beaucoup de gens comme un monde sombre et sale, alors même que la fréquentation des sites pornos est massive.

Je pense que les raisons pour lesquelles les gens trouvent le porno honteux sont variées. Il y a surement une bonne part de conservatisme mais aussi une part d’objections morales. Par exemple, le groupe qui va publier le prochain morceau, Ninja Glam, a eu un débat sur le type de videos avec lequel ils sont tous à l’aise. Ils en sont arrivés à la conclusion qu’ils ne voulaient pas utiliser de porn “hard ou dégradant” et que le hentai est le plus acceptable parce qu’il n’exploite pas d’acteurs !

Le porno est-il juste un outil ou portes-tu un message ?
Au début, c’était juste un outil. Le label faisait partie de The Wrong, la plus grande biennale d’art numérique. Après les spams par email, l’idée était de trouver de nouveaux canaux de sortie pour avoir le maximum d’impact. Les plateformes porno ont un trafic de psychopathe : 30 % d’Internet.

J’ai commencé par Tinder. C’est pour ça que j’ai créé Jane : pour utiliser l’appli, il faut un compte Facebook. Je voulais une femme parce que les hommes sont plus faciles à approcher. La première semaine, alors que je n’avais ni photo ni bio, j’ai eu 1100 likes.

Puis j’ai mis des pubs sur des sites pornos. Il y a beaucoup de réseaux d’annonceurs qui se concentrent exclusivement sur ce domaine et ce n’est pas cher du tout : pour 30 euros, la bannière a été vue 660 000 fois. Ça s’est traduit par 530 lectures sur YouTube.

Il y a une barrière d’entrée très basse sur les sites porno, c’est très facile de poster et d’avoir les vidéos promues en page d’accueil. J’ai créé un compte sur XVidéos, j’ai téléchargé une vidéo au hasard et j’ai accolé un morceau de noise dessus. La toute première vidéo, pour l’artiste Listener Unknown, était une cam d’une teen de 18 ans qui se masturbe. La seconde, une vidéo BDSM, une femdom où un mec attaché se fait sucer et fouetter. Puis j’ai mis la vidéo sur un autre site pour contourner la détection de doublon.

Quand j’ai vu le résultat, j’ai trouvé ça assez choquant, hardcore. Le morceau en lui même était super violent, la juxtaposition était marquante. Ça faisait ressortir la violence du BDSM, de la domination, le côté exploitation du porno.

L’artiste aussi était choqué et a hésité à continuer. Finalement, on a sorti 10 morceaux. Ça a trop bien marché : au bout d’un mois, on avait 11 000 lectures. A la fin, on en avait presque 100 000. Pour la dernière vidéo, Agressiestudie 1 de Lijnenspel, on en est à 250 000.

Beaucoup de tes vidéos sont sur des films BDSM…
Il est impossible d’échapper à la signification de publier sur un site porno. Chaque artiste a voulu utiliser le medium au maximum avec son propre point de vue.

Le premier, Listener Unknown, était un peu choqué.

Le second, David Shane Smith, voyait dans le porno de l’exploitation et voulait la faire ressortir. Son morceau est triste, du synthé mélancolique et je l’ai mis sur des vidéos violentes où tu vois la souffrance sur le visage. Une fois que tu enlèves les gémissements et que tu mets de la musique triste, tu te concentres vraiment sur les expressions faciales.

Puis j’ai travaillé avec Sean Derrick Marker Cooper. Il a vu ce projet Hysterical Literature où des femmes de différents âges lisent pendant qu’elles se masturbent avec un sextoy. On a mixé son morceau avec le son de la vidéo pour qu’on entende les voix qui se juxtaposent.

Le dernier, Lijnenspel, aime le BDSM, c’est son truc. Il voyait le coté plaisir et voulait utiliser les vidéos comme un tout artistique. Il est dans la noise music et il semble qu’il y ait une connexion assez ancienne entre les deux scènes.

Y’a t-il une vision à laquelle tu adhères plus personnellement ?

Même si je suis consommateur de porno, beaucoup de vidéos me choquent, elles sont un peu dégradantes. J’essaie de trouver des vidéos où on arrive à voir que les acteurs ont du plaisir. Si je détecte dans les expressions faciales de la souffrance ça me rebute.

En cherchant dans le BDSM, j’ai trouvé des trucs de ouf, qui sont vraiment assez horribles. Entre les chokes, le bondage, les machines… c’est trash.

D’une certaine façon, tu exploites cette souffrance que tu perçois en utilisant ces vidéos. Est-ce une question que tu t’es posée ?
C’est de l’exploitation par design. J’ai envie d’exploiter autant que possible pour choquer, faire de la promotion à tout prix. Le spam, ce n’est pas éthique. Si ce n’était pas limite d’un point de vue idéologique, ce ne serait pas efficace.

J’ai des limites. Je sais que ça n’a pas un impact sur la vie de qui que ce soit. Si c’était le cas, je me poserais des questions plus sérieuses.

Tu as organisé une Branlr Room, référence à Boiler Room, sur Chaturbate. Tu as eu des tokens ?
C’est une suggestion d’un festival de musique expérimentale en Russie. On a organisé ça et la vidéo a été projetée dans un club à Moscou.

Je n’ai pas validé mon compte donc les gens ne peuvent pas donner de tokens. C’est peut-être le problème de la Branlr Room. Comme on viole les conditions d’utilisation, ça ne sert à rien de construire quelque chose et balancer ta carte d’identité.

Je ne connaissais pas Chaturbate, c’est assez impressionnant. J’ai exploré le site et je suis tombé sur une actrice qui avait une discussion méta sur l’économie de la plateforme, comment ça l’aidait à payer ses factures. Je crois que la discussion était venue comme ça.

J’ai l’impression qu’il y a une relation différente, il y a un côté plus indé, pair à pair. Les actrices et acteurs essaient de construire une relation avec leur public.

Comme les Youtubeurs finalement, auxquels les jeunes s’identifient plus qu’aux célébrités
C’est vrai. Mais il y a une double facette. La plupart des actrices ont des sextoys connectés. C’est comme une boite de strip-tease mais ça se rapproche de la prostitution. Les gens paient directement pour une demande, comme un menu.>

Pour autant, Facebook, le vlogging, c’est aussi de la prostitution. C’est ce que font les artistes continuellement. Avec la gig economy, on devient tous des entreprises. Il y a de moins en moins de possibilité de survie en dehors de ce côté promotion de requin. Pour moi, c’est de la prostitution mais elle est socialement acceptable. C’est ce que le projet aimerait dénoncer et c’est pour ça que le label s’appelle Racolage.

Le site de Racolage.xxx. Les pages Facebook de Jane Racolage et du label.

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