L’intégrale d’Anarcoma : enquête sur la subversion des années 70

On accueille Maël Rannou, notre nouveau critique de BD et éditeur (entre autres) du sulfureux Porno Crade, il viendra désormais régulièrement nous parler de BD porno et érotique. Mais ne vous attendez pas à trouver du Manara et autres culs aseptisés ! On commence par revivre la Movida avec Nazario.

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« Ses draps avaient vu passer une armée… Anarcomaaaaa » chantait Marc Almond en 86, témoignant de l’influence de cette improbable bande dessinée éditée pour la première fois en version intégrale par Misma dans une superbe édition. Jusqu’ici, seul un album, publié par Artefact épuisé depuis des décennies, et quelques récits courts (publiés dans Le Gai Pied et Charlie Mensuel), avaient pu parvenir jusqu’aux lecteurs français.

Intégrale du plaisir

L’intégrale n’a pas fait les choses à moitié : grand format, couleurs et republication de toutes les bandes et illustrations publiées. Sur 160 pages, on dévore donc les aventures d’Anarcoma, détective transgenre, « pas opérée et très fière de sa bite », qui part à la recherche d’une machine à supprimer le plaisir et qui pourrait tomber entre de mauvaises mains. Très vite, elle est prise sous plusieurs feux, des inventeurs jaloux aux bandits en passant par les gardiens de l’ordre moral et des sectes improbables… L’action est relativement confuse, mais à vrai dire secondaire, tant les intrigues parallèles qui se nouent rajoutent en amusement et plaisir.

En effet, Nazario fréquentait le milieu nocturne barcelonais de la Movida comme acteur de premier plan. C’était ce moment de libération culturelle et des mœurs dans l’Espagne post-franquiste. Dessinateur, travesti notoire, emprisonné à la fin des années 70 pour des œuvres subversives, il se lâche enfin, affichant de plus en plus clairement ses personnages aux frontières des genres, ces femmes mal-rasées et colosses au sexe monstrueux. Anarcoma décrit une Espagne remplie de folles, de gigolos, de braves hommes mariés fascinés par les « monstres » dénoncés par les catholiques. Les orgies présentées très régulièrement laissent place à tous les excès d’un milieu qui assouvit enfin sa soif de liberté.

Anticonformisme et engins monstrueux

Mais attention, Anarcoma n’est pas à mettre entre toutes les mains. Si la jovialité de la liberté y est criante, l’hypocrisie d’une société qui reste cadenassée y est très marquée et les scènes traumatisantes sont multiples : viols, meurtres, agressions de prostituées, transphobies… sont mis en scène sans épures. Si à la fin ce sont toujours les gentils qui gagnent, la répression de l’homosexualité n’est pas masquée et les gays restent dépeints en freaks dont la société ne veut pas. Leur société se construit en parallèle, dans les caves, les hôtels, les bois.

Sympa cette salle de jeux

Si parfois Anarcoma est un peu dense et semble partir dans tous les sens, on reste fasciné par le refus du conformisme et la farouche jouissance du créateur, qu’on ressent à chaque page. Les scènes de sexe, où se mêlent tous les corps et d’improbables cyborgs ou sex-toys géants, sont d’une audace rare et changent du porno aseptisé. Et si depuis que quelqu’un m’a dit qu’un des robots sexuels était le sosie d’Édouard Philippe mon plaisir a un peu décru, difficile de ne pas recommander un titre qui n’a rien perdu de sa subversion et qu’on a envie de balancer dans les mains de ceux qui se réclament de l’impolitiquement correct pour leur rappeler ce que c’est vraiment.

C’est vrai qu’il y a un air d’Édouard Philippe

Anarcoma l’intégrale, par Nazario, Misma, 164 pages, 32 €.

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