Lina Bembe : « Le porno m’a aidé à affirmer mon identité »

Arrivée dans la scène indépendante depuis plusieurs années, Lina Bembe y est devenue au fil du temps une performeuse incontournable (cette année, le PornFilmFestival met d’ailleurs en avant son travail lors d’une projection dédiée). Féministe et engagée, elle milite pour un porno éthique et différent, notamment sur la représentation des personnes racisées. On est allé à sa rencontre pour découvrir son parcours et connaître ses futurs projets. 

Bonjour Lina, peux-tu te présenter à nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas encore ?
Je suis Lina Bembe, performeuse mexicaine, modèle et parfois écrivaine basée à Berlin. Je transpire dans des films sexuellement explicites allant de la narration féministe amateur au post-porn queer. J’apparais également dans des films non-explicites qui traitent de féminisme et de sexualité.

Lina Bembe dazed

Photo © Sarah Piantadosi, stylisme Ellie Grace Cumming

Quand et comment t’es tu lancée dans le porno ?
J’ai commencé il y a deux ans et demi. La première année j’ai pris mon temps, mais depuis 18 mois je travaille de manière beaucoup plus intensive sur des tournages avec lesquels je me sens à l’aise. Faire du porno n’a pas été une décision rationnelle ; je me suis lancée sur une intuition. À Berlin, j’ai vu des pornos avec des perspectives rafraîchissantes auxquelles je pouvais m’identifier. J’ai pensé que je pourrais moi aussi faire ça, donc je l’ai fait et ne l’ai jamais regretté. Plus tard, après un peu plus de réflexion, j’ai réalisé que la pornographie était ma vocation. Elle comble très bien mes passions, mes intérêts et les choses dans lesquelles je suis douée. J’adore ce que je fais.

Quel type de porno regardes-tu ? Est-il différent de celui que tu fais ?
Plutôt qu’un genre particulier ou un style, j’aime regarder du porno où apparaissent des corps non-blancs ou qui célèbrent un autre aspect de la diversité des corps, loin des standards blancs hétéronormés si présents dans la plupart des films. Je mets des points supplémentaires s’ils sont réalisés par des personnes racisées. J’aime aussi quand le porno est capable de transmettre des émotions intenses ou d’amener une réflexion sur un sujet politique en particulier. En plus, j’aime rire quand j’en regarde et j’aime voir les perfomeurs s’amuser devant la caméra. J’adore quand voit clairement que l’alchimie est réelle !

lustery mickey lina

Lina et Mickey dans leur vidéo faite maison pour Lustery

Qu’est-ce que ça fait d’évoluer en tant que femme latine et queer dans le milieu du porno ?
Tout d’abord, je me sens immensément chanceuse et fière d’être une femme queer Latino-Américaine non-blanche. Je me sens privilégiée et je ne souhaiterais jamais être quoi que ce soit d’autre. Comme beaucoup, j’ai des problèmes de confiance en moi et je dois faire face quotidiennement au harcèlement, à la misogynie et au racisme. En ce sens, le porno m’a énormément aidé à affirmer mon identité et à voir mes origines, mon corps et ma sexualité comme un élément puissant de mon identité et non pas comme une faiblesse. Le porno m’a aidé à mieux m’accepter, à être maîtresse de mon corps, de mes désirs et d’être plus assertive lorsque je suis confrontée au racisme et au sexisme – particulièrement en Europe où beaucoup de personnes me traitent comme un animal exotique ou comme une idiote venue du Tiers-Monde qui ne peut pas se défendre. Je pense que le porno peut-être une source d’empuissancement [traduction québécoise de empowerment, ndlr] pour toutes les femmes qui se lancent dedans par conviction. Je ne vois jamais de faiblesse en elles, bien au contraire. Pour moi ce sont des déesses en chair et en os.

The Misandrists Bruce LaBruce

The Misandrists Bruce LaBruce

Quand je travaille en tant que femme queer racisée, je fais attention aux boîtes et aux projets auxquels je participe pour éviter d’être représentée de manière racialisée ou exotisée. C’est un aspect qui m’a toujours mise en colère, bien avant même que je décide de faire du porno. À mon sens, une partie de l’éthique dans le porn c’est d’arrêter de perpétuer des attitudes racistes ou sexistes, même quand on parle de « fantasmes ».

Peux-tu nous parler de la scène « Feminist and submissive » ?
J’ai adoré tourner ce film ! Accepter était évident. D’une part, je connaissais la façon de travailler d’Erika Lust et je suis à l’aise avec son style. D’autre part, travailler avec Owen Gray est toujours une bonne combinaison de plaisir réel et de professionnalisme. Donc en gros, j’ai voyagé jusque Barcelone pour me faire plaisir ! Le jour du tournage, le plaisir et les orgasmes étaient vrais, j’étais au 7ème ciel ! Ensuite, j’ai participé au tournage de la table ronde qui était très stimulante et je l’espère informative pour les personnes curieuses du BDSM. Je pense qu’il est important d’avoir des discussions basiques pour éliminer le stigma autour de ces pratiques et mettre l’emphase sur l’importance du consentement pour éviter les abus.

Lina Bembe avec Owen Gray dans « Feminist and submissive » – Erika Lsut

Quel porno veux-tu tourner dans le futur ?
Il est très important pour moi de continuer à travailler avec plus de personnes racisées et de tourner du contenu tout en contrôlant la manière dont je me montre en tant qu’être sexuel. Mis à part ça, il a beaucoup de genres différents que j’aimerais explorer : l’horreur, les clips ou pourquoi pas les drames ! Ce serait vraiment chouette. Enfin, j’aimerais aussi faire de la science-fiction car elle a un potentiel à être explicitement politique.

Avec qui aimerais-tu tourner prochainement ?
J’ai habituellement de bonnes expériences et une sorte de « coup de coeur porno » pour les gens avec qui je travaille. C’est toujours un plaisir de tourner avec Mickey Mod, RoosterOwen Gray, Jasko Fide ou Parker Marx. J’aimerais vraiment avoir l’opportunité de travailler plus souvent avec des performers ultra sexy et drôles comme Bishop Black, ZeRoyale, Mad Kate ou Sadie Lune. En plus de tout ça, il y a une quantité de nouveaux venus avec une belle énergie que j’aimerais rencontrer. Concernant les réalisateurs, j’adore l’esprit de Paulita Pappel ! J’aimerais également tourner à nouveau pour Erika Lust, Bruce LaBruce, Eric Pussyboy et Goodyn Green. Enfin, je rêve absolument de tourner pour Shine Louise Houston, Cheryl Dunye, Aorta Films, Four Chambers, Maria Beatty, Jennifer Lyon-Bell, Poppy Sanchez, Alyx Fox… avec un énorme « etc »

Lina dans xConfessions

Lina dans « Hot Power Couple » – Erika Lust

Quels sont tes projets en cours ?
Je suis en train de monter notre premier film appelé Fluidos Sudakas. C’est un film produit et réalisé par une équipe de queers non-blancs. Nous prenons le contrôle sur notre façon de nous exprimer en tant qu’être sexuels. Le tournage s’est très bien passé. Je fais aussi partie d’une équipe qui est en train de créer un film centré sur les performers et travailleurs du sexe racisés pour débattre des problèmes de représentation au sein de la scène porno. Nous organisons un atelier pendant le PornFilmFestival à Berlin, je suis super excitée ! Sinon, je fais aussi partie d’un gang secret… Nous travaillons sur un projet à propos du féminisme et des espaces publics, avec une touche d’humour insolent. J’espère pouvoir en parler plus en détails bientôt.

Photo en une par Karyn Hunt.

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