Star du porno : l’expression préférée des médias

L’expression « star du porno » – et son homologue anglais « porn star » – est devenue un concept, une stratégie, un réflexe pour les journalistes web qui en usent et en abusent dans les médias généralistes, au point de la vider de son sens premier. Que dissimule ce modus operandi éditorial à l’heure où les vraies stars du X se font rares ?

Le statut de « star du porno » est en voie de disparition et se pose malgré lui en baromètre d’une industrie troublée. En 2015, dans le cadre d’une enquête que je menais sur l’invasion des boys et girls next door, j’interviewais Ghislain Faribeault, alors vice-président média de la société Marc Dorcel : « Les consommateurs construisent leurs propres fantasmes. Un nom ne suffit plus pour vendre, » confiait-il, faisant le lien avec l’apparition d’Internet et des catégories sur les sites de streaming, nouvelles références pour les fappeurs.

Aujourd’hui, cette classification par pratiques et le succès de l’amateur vont de pair avec une moindre médiatisation des professionnels du X. Si le Français moyen connaissait Laure Sainclair et Clara Morgane en l’an 2000, grâce à leurs passages sur les grosses émissions de télé ou à la cérémonie culte des Hot D’or, disparue depuis, est-il capable de citer les actrices incontournables de 2017 ? Pas sûr. En revanche, demandez-lui son tag préféré, il n’hésitera pas une seconde.

L’ère de l’hyperbole

Alors je ris quand je vois passer ces titres aguicheurs dans la presse web traditionnelle, articulés autour de cette expression passe-partout qui recouvre une réalité, si ce n’est révolue, bien plus complexe que ce concept publicitaire. « Star du porno ». Je ris de le voir mis à toutes les sauces, et mâché, remâché jusqu’à l’agueusie : Crissy M. : star du X, elle devient prédicatrice et témoigne ; Benoît Assou-Ekotto future star du porno ? ; Des stars pornos racontent les choses les plus bizarres qu’on leur a demandé de faire

Justement, dans cet article de Vice, parmi les anecdotes insolites de « stars », on trouve celles de Princess Paris et Carmel Anderson, des actrices qui n’ont que quelques scènes au compteur. Même tendance à l’exagération dans l’intitulé de cette brève de star24.tv, Le nouveau parrain des Anges ? Une ex-star du porno gay ! : pour Benjamin Cano dont il est ici question, le business adulte ne représente pourtant qu’un « court épisode de sa vie ». Un peu léger pour se voir couronner de l’étiquette de « porn star »… Médias confidentiels et mastodontes, par tactique, réflexe ou ignorance, tous cèdent au jeu du mot aux alouettes.

Bien sûr, derrière ces choix de titraille se cache une logique de référencement, elle-même régie par des enjeux financiers. Caser certains termes dans un article le rend plus visible sur la toile, générant a priori plus de trafic donc plus de fric. C’est le cas de « star du porno », véritable hameçon à clics. Je me rappelle de la rédac chef d’un féminin pour lequel j’ai travaillé, qui m’expliquait que le service marketing, en se basant sur les recherches des lecteurs sur leur site, établissait une liste de mots-clés utilisée ensuite pour définir la ligne éditoriale. Elle m’avait de fait commandé un papier sur le « coup d’un soir », pratique qui devait ABSOLUMENT apparaître dans le titre et le chapeau.

Analyse Sémant(r)ique

Au-delà de l’usage technico-commercial de l’expression « porn star », pourquoi est-il si facile, si indolore, si banal pour les journalistes web – ou ceux qui les dirigent – d’employer un tel langage ? Il y a peu, « porn » et « star » étaient des vocables provocants qui titillaient la rétine. Maintenant il n’y a guère que ma grand-mère qui s’en émeuve. La porn star s’est si profondément infiltrée dans la culture mainstream grâce à cet Internet qui, paradoxe, l’a tuée pour n’en garder que l’enveloppe, que ni les rédacteurs ni les lecteurs ne s’interrogent sur son sens. Ceux-là emploient « star du porno » comme synonyme d’ « acteur porno », niant quelque part un métier et une industrie – « star » n’est pas un travail.

Devenue coquille vide, cette formule joue le rôle de réceptacle : on y projette nos propres définitions et fantasmes. C’est aussi cette place laissée à l’imaginaire qui explique son potentiel de séduction. Moi, quand je vois passer « porn star » dans ma timeline Facebook, j’oublie que l’on m’oriente ; un voyant s’allume dans ma tête. Mon inconscient me raconte : « porn star = cul-ture ». Je voyage aussitôt dans le temps. J’atterris dans un âge d’or que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, au milieu des bites et des biftons qui coulent à flots. Je me rappelle de ces grands noms qui ont fait l’histoire du X et marqué mon adolescence, Signor Rocco Siffredi en chef de fil. Des vestiges soudain bien réels. Bref, j’ai envie de cliquer.

Par ailleurs, il est intéressant de noter qu’un titre comprenant « porn star » s’embarrasse de moins en moins du pseudo de ladite personne. Cet article publié sur news.sfr.fr, Législatives : une ex-star du porno candidate dans les Yvelines, réduit ainsi son héroïne à une fonction. Les actrices et acteurs du secteur ne sont plus identifiés, identifiables. Anonymes comme ces amateurs qui leur font de l’ombre, remplaçables par tout un chacun, ils disparaissent derrière la fameuse tournure fourre-tout, dans un sournois processus de déshumanisation… Ou de déculpabilisation ? Plus facile de prononcer « porn star » quand on ne l’associe pas à une femme ou un homme avec une vie et un nom, j’imagine. 

Résultat, peut-être que l’on trouve dans ces deux petits mots une synthèse parfaite de la place du porn dans notre société – omniprésent mais tabou –, de son traitement médiatique – hypocrite – et de l’état de santé de la presse dominante – soumise.

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