Histoire du sexe au cinéma : 1895-2010

Sur Allociné, Arnaud Beaudry et Édouard Huant nous proposent une Analyse filmique pour les boloss (AFPB) hors série sur le sexe dans le cinéma. De 1895 à nos jours, ils passent en revue l’histoire du cinéma sous le prisme de l’érotisme, de la pornographie et des scandales qui accompagnent inévitablement le spectacle de la nudité et de l’amour.

Durant une heure, l’AFPB fait défiler les titres marquants du septième art qui ont un rapport avec le cul et l’excitation qu’elle provoque. Les commentaires contextualisent le film, l’époque de sortie et ce qui le rend intéressant. Caution porno : Sabrina Sweet, l’actrice anciennement punk, escorte les deux compères cinéphiles. C’est parti dans un voyage dans le temps.

Tout commence en 1895 avec Serpentine dance, où une jeune femme danse en faisant voler ses voiles un peu trop transparents. Pas de chair visible pour l’instant, mais à l’époque l’image animée intrigue par sa nouveauté et les esprits chagrins tentent de prévenir les dérapages. Voilà pourquoi, en 1896, le premier baiser filmé fait scandale. Jusqu’où cet art futur poussera-t-il le bouchon ? Méliès ne tarde pas à répondre à cette question en produisant le premier court-métrage coquin en 1897. Une minute, il faut avoir le fap aussi rapide que l’éclair. À partir de 1904, l’érotisme vrai débarque. Sœur Vaseline, d’origine italienne, évoque l’histoire d’une nonne perverse. Les réalisateurs prennent un malin plaisir à parodier les mœurs des ecclésiastiques, au fil des ans, il s’en trouvera toujours un pour mettre en scène des bonnes sœurs ou un curé.

Le pionnier de l’érotisme s’appelle Johann Schwarzer, l’Autrichien monte son propre studio dédié à l’érotisme, Saturn Film (nom qu’utilise Nicolas Cage pour sa boîte de prod — sans doute un hommage). Décomplexé, Schwarzer fait même de la publicité dans les journaux. Malheureusement, cette réclame lui attire les foudres du monde entier et sa cinquantaine de films est brûlée manu militari. Pendant ce temps, La Coiffeuse est le film français qui reste dans les mémoires. Une jeune femme se coiffe et émeut par son naturel, son doux sourire et ses belles pommettes. Sa poitrine parfaite est exhibée sans obscénité. À l’époque, ces œuvres brèves sont destinées aux salles d’attente des bordels et mettent en scène les prostituées et leurs clients.

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Devant le développement de ce cinéma choquant les mœurs les plus sensibles, la censure s’organise et apparaît en 1907 aux États-Unis et 1909 en Grande-Bretagne et en France. Deux circuits voient le jour. D’un côté, les films destinés au grand public n’offrent que de la suggestivité. D’un autre, les œuvres érotiques sont uniquement réservées aux salons privés de la bourgeoisie.

1912, Sexe dans le champ (Die kleinen gefahren) serait le premier porno. L’utilisation des gros plans signe le style du genre pour les décennies à venir. Pendant que les Poilus meurent au champ d’honneur, un Américain filme, dans The Free Ride (1915), un homme qui urine devant deux jeunes femmes amusées. L’uro est à son meilleur. La zoophilie suivra en 1920 dans Devoirs de vacances où des religieuses vivent une vie sexuelle plutôt libérée, loin des préceptes de leur congrégation. Un an plus tard, en 1921, l’AFPB décrit L’atelier faiminette (joli jeu de mots) comme un pionnier du féminisme, car un moustachu en redingote n’arrive pas à bander et se fait moquer copieusement par les deux ouvrières. Nous leur laissons ce commentaire. En tout cas, la partie à trois semble déjà un tag inévitable.

À cette époque, les films coquins et pornos se tourneraient en parallèle de productions traditionnelles, histoire de gagner de l’argent sur les deux tableaux, permettant ainsi des économies d’échelle sur les équipes, les costumes et les décors. Des grands réalisateurs du cinéma muet auraient donc, dans le secret, apporté leur contribution à la pornographie. Ce sont là des spéculations, apparemment aucune preuve n’existe pour affirmer cette duplicité. Les pornographes préfèrent garder l’anonymat en général.

Depuis 1920, aux États-Unis, la période du Pré-code (avant un code de censure à venir) fourmille de films libertaires dont beaucoup laissent la nudité et la sexualité s’exprimer sans limites. C’est à ce moment que la pin-up Betty Boop naît par exemple. Elle tourne nue, elle aussi. Le code Hays s’applique en 1934 : l’impudeur et l’indécence sont désormais interdites. Heureusement en Europe, le cinéma peut dévoiler les corps plus facilement. Tout au long de cette histoire, l’AFPB n’oublie pas de nous rappeler les scandales suscités par la production mainstream, choquant les bonnes mœurs et les ligues de vertu, comme lorsque Rita Hayworth effeuille son bras droit ganté de soie dans Gilda.

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On saute quelques années, 1953, la magnifique et charismatique Betty Page remue la libido des Américains. En France, Brigitte Bardot donne la fièvre aux amateurs de cinéma. Et Dieu créa la femme finira d’enflammer le cœur des hommes. Il faudra le génie de Godard pour éteindre l’incendie avec le soporifique Mépris ; on y voit pourtant les fesses parfaites et la cambrure exagérée de celle qui se donne à qui lui plaît.

En 1959, Russ Meyer invente le nudie, du cinoche sans gros budget où les filles à poil sont souvent le seul atout de la réalisation, de l’exploitation comme ils disent. L’AFPB érige Max Pecas au rang de représentant du nudie en France. Dans les pays nordiques, toujours à faire différent ceux-là, la diffusion d’images érotiques est autorisée pour l’éducation sexuelle. Sous ce prétexte, Je suis curieuse montre en 1966, une jeune femme embrassant un pénis flaccide. Contrairement aux nudies, cette audace ne représente pas l’unique intérêt du long-métrage en deux parties.

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La dormeuse du val suédois

Une nouvelle censure succède au code Hays américain, il s’agit de la classification par âge. La pornographie va alors se développer, puisque la jeunesse est protégée et se voit refuser l’accès aux séances interdites aux mineurs. Deepthroat, Derrière la porte verte sortent en 1972. Linda Lovelace devient la première porn star, celle du grand public. Marilyn Chambers, plus confidentielle, est la chérie des esthètes. De retour en Europe, en 1973, Thriller: a cruel picture du Suédois, Bo Arne Vibenius, pose les bases du revenge movie, plus tard Tarantino s’en inspirera d’ailleurs fortement pour Kill Bill. Du porno a été glissé, par le producteur, dans cette histoire de jeune femme borgne violée qui cherche vengeance, une astuce afin d’augmenter le nombre d’entrées. Malins les Vikings.

En 1974, le phénomène Emmanuelle remplit les salles de ciné françaises. En 1975, Le sexe qui parle nous rappelle qu’en France, on aime le cul et la rigolade, comme Patrick Sébastien. Cette réalisation de Claude Mulot met en scène une vulve bavarde et affamée qui se lasse de sa bourgeoise coincée (avec qui elle fait corps). La même année, Giscard n’autorise plus la pornographie que dans un circuit parallèle de distribution, le classé X fait son apparition, les salles de projection spécialisée aussi. Toujours dans le porno galéjade, Jean-Pierre Bouyxou réalise Amours collectives, où il fait réciter du Racine à ses acteurs. L’AFPB nous incite fortement à visionner cet étrange film. Jusqu’en 1980, les réalisations érotiques et pornos se succèdent : Spermula, L’empire des sens, Eruption avec le gigantesque John C. Holmes, le québécois et explicite L’Ange et la femme avec Carole Laure, Bilitis de David Hamilton, Caligula de Tinto Brass, etc. Profusion, donc.

Le sexe qui parle : ultimate POV

Le sexe qui parle : ultimate POV

Le porno en 35 mm numérote ses abattis. La VHS arrive et s’impose dans les années 80, l’âge d’or de la cinématographie porno se déchire sur cette ambiance folle dont les anciens perpétuent le souvenir, la larme à l’œil, la teub en berne. Marc Dorcel s’en fiche, il débarque dans le game avec Jolies petites garces (1979) et il écoule 4 000 copies dans les sexshops. La suite fait partie de l’Histoire, il est toujours le boss du matos. Les salles X ferment les unes après les autres, mais des films continuent de sortir comme Café flesh en 1982. Rinse Dream, un pseudo, réalise un porno post-apocalyptique où deux catégories d’humains cohabitent : ceux qui peuvent encore baiser et ceux qui ne peuvent plus ; les premiers s’exhibant devant les seconds dans des théâtres pornos.

Canal + chamboule la télévision le 31 août 1985 en diffusant le film porno Exhibition. La même année Emmanuelle n’est plus projetée dans les salles de cinéma. On remballe les affiches et le fauteuil en osier. 1986, les films tradi se réchauffent. Le Diable au corps montre une fellation, 37°2 le matin révèle Béatrice Dalle et son sourire, 9 semaines ½ les talents de danseuse de Kim Basinger. Le monde entier transpire à grosses gouttes et sur l’archipel japonais, on n’est pas en reste. 5 secondes avant l’extase (encore des chiffres), film érotique nippon, transporte l’héroïne dans le futur après un orgasme explosif, elle rencontre alors son mari de 2001 et se fait cocue elle-même. Voyager dans le temps grâce à la puissance de la branlette, le Japon est décidément une terre étonnante.

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Puis ce sont les années 1990, le nu ne manque pas, bien au contraire. Avec La belle noiseuse et Emmanuelle Béart, Crash et Rosanna Arquette, Show girls avec Elizabeth Berkley et Gina Gershon, Striptease et Demi Moore, la disette de poitrines n’est pas un souci. De son côté, le porno en DVD prend du galon. Christopher Clark, Rocco Siffredi, Traci Lords, Tabatha Cash et Julia Channel deviennent célèbres, une caste d’acteurs vedettes sort son épine du jeu à l’international comme en France. Dans l’hexagone d’ailleurs, John B.Root se lance en 1997 et innove en expérimentant un cinéma plus interactif. C’est la décennie Hot Vidéo aussi, la cérémonie des Hots d’Or fait fantasmer à Cannes et beaucoup aimeraient y participer. Franck Vardon, le fondateur du magazine, s’est éteint cette semaine à l’âge de 58 ans.

Le cinéma d’auteur essaie des choses, en 1999, Romance scandalise, Rocco l’étalon italien y joue au comédien et tourne ses cascades explicites lui-même. L’érection revient sur la toile blanche des salles obscures. Dans Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi (2000), l’explicite tient une large place, trop apparemment. Le Conseil d’État est obligé de statuer devant l’émotion populaire, il retire le visa d’exploitation du film, après bien des tergiversations, et le condamne à une diffusion confidentielle. Dommage pour ce qui reste une des rares tentatives abouties de mélange entre porn et mainstream.

Le bug de l’an 2000 n’a pas eu lieu et on ne compte plus qu’une seule salle de cinéma porno ouverte à Paris, le Beverley. Internet tue progressivement le marché du DVD, une nouvelle ère débute. Les porn stars de studio existent encore, mais chacun peut en devenir une sur les autoroutes de l’information. La donne a changé et nous constatons aujourd’hui les conséquences sur une industrie bien moins vigoureuse qu’auparavant. Au cinéma, Ken Park, 9 songs, Shortbus scandalisent en ne mimant pas le sexe, toujours cette dernière frontière (bien que l’œil averti reconnaîtra des prothèses péniennes dans le film de l’éphébophile patenté Larry Clark).

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Cette limite entre mainstream et porn semble infranchissable, car elle recourt au fantasme. Des films X scénarisés, il y en a eu plein et de bonne facture dans le passé. Pirates (2005) de Vivid et son record de film porno le plus cher montre l’exemple. Mais quand on souhaite l’explicite dans le cinéma, on rêve surtout de voir Scarlett Johannson se déshabiller et tailler une pipe à Joseph Gordon-Levitt. On se fiche un peu de voir James Deen bien jouer une intrigue de thriller, bien que la prochaine sortie The Canyons avec Lindsay Lohan contredira peut-être ce propos. Sur l’évolution du porno, on critique beaucoup le gonzo pour son manque de finesse et sa facilité, mais si on jette un coup d’œil au premier porn de 1912, vous avez un champ, un homme, deux femmes, pas de dialogues et du sexe en gros plan. En remplaçant le champ par une plage, vous avez du X-Art dans toute sa splendeur.

Arnaud Beaudry et Édouard Huant ont parfaitement retracé l’évolution de cette histoire cinématographique. Prenez le temps de tout regarder, une personne qui se dit cinéphile se doit de connaître tous les films évoqués par l’AFPB. Pour ceux qui souhaitent fapper sur les Little Caprice et Romi Rain de l’époque, Polissons et galipettes compile les œuvres du temps jadis, entre 1905 et 1930. Mais faites attention, il s’agit peut-être de vos arrières-grands-parents.

Allociné se penche beaucoup sur le porno cette semaine. Ils ont publié 15 fiches sur les acteurs et les actrices pornos dans le mainstream. De Linda Lovelace à Katsuni, les figures les plus marquantes de l’industrie ont attiré les réalisateurs conventionnels. Recueillons-nous quelques minutes et souvenons-nous de Tabatha Cash dans Raï. Tout va mieux d’un coup.

Photo en une tirée du film Le mépris de Jean-Luc Godard

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