Richard Allan : « Moi c’est plus Queue de béton, c’est Queue de guimauve »

Depuis quatre ans, à Rouen, la team de l’Absurde Séance fout le bordel dans la programmation des salles Art et essais de la ville ; ils te balancent des zombies entre un Lars von Trier et un Haneke, et collent leurs affiches de Ilsa la louve des SS sur celle du dernier Carax. Cette fois-ci, ils projettent La Femme Objet (Frédéric Lansac, 1980) et, pour l’occasion, ils ont réussi à dégoter l’acteur principal…

Pour commencer, est-ce que vous pourriez vous présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Richard Allan. J’ai tourné dans plus de 500 films à l’époque de l’âge d’or. Maintenant, j’ai arrêté de tourner en 82 parce que je me suis rendu compte que j’étais dans une colonie à risques.

J’ai vu dans une interview dans 1kult que vous bossiez dans le chocolat maintenant. Vous pouvez m’en dire plus ?
En 95, à Bordeaux, j’ai monté un endroit très axé sur le cinéma qu’était un bar de nuit, j’ouvrais de 18h à 3h du matin. Ça duré 5 ans, ma femme a supporté ni le climat ni les gens qui étaient très particuliers donc j’ai revendu cette affaire et je me suis lancé dans ma période chocolat. Tout ça parce que ma femme me dit « moi j’en ai marre de faire de la bistrologie et j’ai une idée, je voudrais monter un magasin de chocolat ; et comme t’as été dans l’érotique, ben peut-être que tu peux aussi nous faire quelques modèles » – voilà, l’idée est venue comme ça. Je suis revenu à Paris, à Paris j’ai revu Mourthé, un photographe, et il se trouve que, ce jour-là, y’a un garçon qui était chez lui, parce qu’il faisait des sculptures en résine et qui était un de mes fans et qui me dit « ah ! Richard Allan ! c’est toute ma jeunesse ! » tout ça. Alors j’ai travaillé avec lui pendant quelques mois. Il m’a appris les techniques de sculpture, plus le moulage, et je me suis lancé comme ça. Il s’agissait de faire des corps de femmes en chocolat, miniatures. On a monté un magasin de chocolat. De chocolat traditionnel, et simplement je me suis servi de mon nom, en quelque sorte, pour promotionner le côté « chocolat érotique ». Personne fait ça. En France je dois être le seul. Ou de temps en temps, y’a un chocolatier qui va sortir un chocolat un peu… Mais bon, la façon dont moi j’ai traité le sujet, je suis le seul à faire ça en France.

Vous êtes en peu le lien ultime entre la food et le porn, en fait. C’est pour ça que vous tenez à garder votre pseudonyme ?
J’ai toujours été médiatisé alors que j’ai arrêté de tourner en 82. Mes films sont toujours diffusés, j’ai fait beaucoup de passages à la télé, à la radio, par rapport à ça. Je suis toujours resté un petit peu sur l’avant-scène. Donc je me suis dit « pourquoi pas promotionner mes produits au travers de ça ? » Quand j’étais à l’Académie de la Bière, beaucoup de gens venaient parce qu’ils avaient entendu parler de mes années porno. On voulait voir un peu le gorille au zoo. Moi je leur disais souvent « jetez les cacahuètes, là, le gorille va les manger !» Pareil, quand je suis arrivé à Bordeaux, je connaissais personne, et le jour de l’inauguration, j’ai eu 2000 personnes qui se sont pointées dans mon endroit.

Et donc ce passé il est jamais handicapant ?
Non. Parce que je vis avec. C’est un peu plus difficile pour les femmes. Hormis Brigitte Lahaie, qu’est une fille particulièrement intelligente, qui a tout compris et qui aujourd’hui a réussi sa reconversion. La femme, elle est souvent pénalisée parce qu’on la considère comme une salope. Moi, en tant qu’homme, je suis un dieu. Je bandais du matin au soir. Les mecs me disent « vous avez eu un métier extraordinaire » etc. etc. Aujourd’hui on me serre la cuillère très volontiers, j’ai une espèce d’aura. Mais on me juge pas par rapport à ça, on me juge par rapport à ce que je fais et ce que j’ai entrepris.

Y’a deux ans, vous avez sorti vos mémoires. Ça s’appelait 8000 femmes – Mémoires d’un Casanova du cinéma. Qu’est-ce qu’il reste aujourd’hui de cet appétit sexuel sans limite ?
Il m’en reste une philosophie de la vie. J’ai gardé une certaine moralité, une camaraderie, une certaine sociabilité. J’ai fait beaucoup de métiers, j’ai eu beaucoup d’idées, donc c’est tout cet amalgame qui fait que j’ai toujours conservé une lucidité à la fois sur l’humain, sur la société, sur la politique, sur ce que ça représente mon image dans la société. Je suis ravi quand je cotoie des gens, comme ça m’arrive dans mon magasin, cathos mais vraiment cathos à fond, et qui m’adorent parce que d’un point de vue humain je représente quelque chose d’autre. Mes rapports avec les femmes aujourd’hui sont plus des rapports uniquement sexuels. Quand j’étais jeune, j’étais obnubilé par le sexe : moi je voyais une fille, fallait qu’elle y passe. Je serai un éternel charmeur, mais cette époque où il fallait absolument que je séduise et que je couche, ça m’effleure plus. C’est peut-être mon âge qui fait que j’ai une nouvelle façon de voir les choses, et je n’ai plus forcément le potentiel… Moi c’est plus Queue de béton – un journaliste m’a appelé comme ça un jour et c’est resté – c’est Queue de guimauve. Aujourd’hui, j’ai refait ma vie, j’ai une femme qui n’a rien à voir avec ce métier, qui est aux antipodes de toutes les femmes que j’ai pu connaître, qui m’a apporté un équilibre. J’ai eu une fille. Cette fille, qui a 17 ans aujourd’hui, subit un petit peu mon image, avec ses camarades de classe. Les mômes à 17 ans, ils sont cons comme des balais, tu leur appuies sur le bout du nez, ils ont encore le lait qui sort. Mais elle est assez solide pour bien distinguer ce que j’ai été et le père que je suis. J’ai eu une vie tellement riche. Souvent je dis à ma femme « j’ai eu 8000 femmes dans ma vie, tu es la 8001ème ; tu es pas la femme de ma vie, tu es la femme de ma mort. » Comme disait Paul Newman un jour à un journaliste, « Pourquoi j’irais manger de la viande avariée alors que j’ai un filet dans mon assiette ? » Et je trouve que c’est une image merveilleuse. Moi j’ai une femme qui a 20 ans de moins que moi, qui me laisse une totale liberté, je peux regarder une gonzesse qui passe, jamais elle me ferait une scène. Parce que moi tu me mets un élastique, mais tu me mets pas de corde. Et l’élastique il revient toujours.

Est-ce que aujourd’hui vous êtes consommateur de porn ?
Je suis pas consommateur, je me tiens au courant de ce qu’il y a. Je suis toujours en rapport avec Francis Mischkind (directeur de la société Blue One, ndlr) qui diffuse beaucoup de mes films. D’ailleurs je suis très triste parce que lui il touche toujours encore un peu d’argent, moi j’en touche plus. Nous les comédiens, malheureusement, à l’époque où on a signé, c’était Tout procédé de reproduction connu ou inconnu à ce jour.

Quand vous dites vous vous tenez au courant, c’est par quel moyen ?
Soit je fais des incursions sur Internet, soit on m’envoie des films, des revues, comme Hot Video qui m’envoie tous les mois leur revue. Je regarde ces revues, je vois les stars d’aujourd’hui, elles ont fait deux films elles deviennent des stars et quatre mois plus tard on en entend plus parler. Le métier a complètement changé.

Quel est le dernier porn que vous avez vu à ce jour ?
C’est peut-être bien La Femme Objet. J’affectionne beaucoup ce film, parce que je trouve qu’il y a un vrai scénario, y’a un budget, c’est très intéressant.

Donc vous aimez revoir les films dans lesquels vous avez joué ?
J’en ai revu beaucoup quand j’ai écrit mon livre, il fallait que des choses me reviennent à l’esprit parce que j’avais pas tout dans la tête. Le cinéma porno d’aujourd’hui, j’ai jamais été d’accord sur la vidéo. En 81, Dorcel a commencé à tourner en vidéo, mais pour moi le cinéma porno c’était du 35mm, pas de la vidéo. Ça n’a plus rien à voir parce que le porno d’aujourd’hui c’est devenu du gonzo, c’est des scènes les unes derrière les autres. Dans la construction de nos films à l’époque, on avait huit scènes, alors ça pouvait être la sodomie, les gros seins, les petits seins, la partouze, ainsi de suite, aujourd’hui un mec qui aime les gros seins, il va sur Internet, il tape gros seins, il va avoir des gros seins, un mec qui veut avoir les années 70, il va taper les années 70, un type qui aime les filles qui ont du poil au sexe…

Vous dites qu’il y a plus que du gonzo, c’est pas tout à fait vrai quand on regarde bien. Les américains mettent plein de thunes sur la table pour faire du porn à scénario, Digital Playgroud en tête.
Oui mais moi je parle pour la France, surtout. Les Etats-Unis, c’est un cinéma à part. Ils ont des budgets, le circuit est pas du tout le même, y’a pas non plus 60 millions d’habitants, y’en a plus de 200 millions. Y’a encore de très bons films aux Etats-Unis. D’ailleurs, tous les français qui font carrière, c’est aux Etats-Unis. On a l’exemple de Katsuni. C’est une fille que j’aime bien parce qu’elle a une bonne répartie, elle a une vision du porno qui est très bien établie et elle mène bien sa carrière. Mais c’est un cas qui se distingue parmi beaucoup de filles anonymes. En France, c’est pauvre, le cinéma il est insipide. Dorcel, c’est un des rares, qui produisent et fassent encore des films qui tiennent un peu la route. Au niveau scénario c’est pas terrible terrible mais bon.

Oui mais à côté de ça il reste des gars genre John B. Root qui se voient comme des « auteurs » porn.
John B. Root, il est un peu dans la lignée de mon époque, des années 60-80, dans la mesure où, en vidéo, il essaye de construire un film qui sort un peu de l’ordinaire, qui va se rapprocher de cette façon de tourner.

Ce que vous dites à propos du porn, cette transition de la pellicule à la vidéo, est-ce que finalement c’est pas une mutation du cinéma en général ? Parce que, également, on est passé d’un cinéma sur pellicule à un cinéma numérique, et ça a tout changé. Le porn suit la tendance générale.
Oui mais le cinéma traditionnel et le cinéma porno n’ont pas du tout les mêmes motivations. Ce qui motive le passage à la vidéo dans le porno, c’est l’argent. Dorcel et compagnie ont gagné beaucoup d’argent avec les K7. Du coup, le cinéma porno s’est engouffré avant le cinéma traditionnel. Mais c’est vrai que ce qui se passe dans le porno a lieu aussi dans le cinéma traditionnel. Y’a pas que dans le porno que la France a des plus petits budgets. On est aussi le parent pauvre du cinéma traditionnel.

Si vous aviez un porn à réaliser aujourd’hui, qu’est-ce que vous feriez ? Qu’est-ce que ça serait pour vous le porn parfait ?
Je sortais déjà un peu des sentiers battus à l’époque où j’ai fait de la réalisation. Moi je suis plus sensible à tout ce qui est un peu les choses de la vie. Je vois pas le porno comme une nécessité absolue mais comme une finalité. C’est la rencontre, la perception, essayer de jouer un petit peu avec les sentiments. J’ai toujours refusé, même si quelquefois j’étais obligé de le faire, de montrer l’éjaculation, de sortir de la fille pour montrer que c’était du vrai. J’ai toujours été contre parce que dans la vie on fait pas ça. Je me sens proche des Brian de Palma, des Cronenberg, Ken Russel, qui ont apporté une certaine image érotique et qui auraient pu faire un très très bon film porno parce que justement ils ont cette patte, cette espèce de finesse de perception des sentiments. Y’a des scènes érotiques qu’on peut voir dans des films traditionnels qui sont d’une sensualité extraordinaire. Si je devais tourner, je jouerais plus sur la lumière, sur une vraie mise en scène, sans cris, simplement les souffles, la peau. J’essaierais de faire des séquences qui soient des séquences érotico-pornographiques mais presque plus érotiques que pornographiques, apporter le sexe presque caché. Mais bon, ça demanderait du travail, un bon directeur de photo, un budget et donc une sortie. Je rencontre beaucoup de gens qui disent « oui à votre époque, vous aviez des films, c’était intéressant », oui mais c’était pas du tout le même circuit de distribution, c’était pas le même public. Aujourd’hui je sais pas ce que veut le public, mais d’après ce que je peux ressentir, c’est que le public va sur Internet et cherche une scène précise.

 

Y’a plusieurs sortes de spectateurs. Y’a des gens qui veulent une espèce de contentement immédiat, et d’autres qui veulent des trucs un peu plus sophistiqués. Sur Le Tag Parfait, par exemple, comme le nom l’indique, les mecs sont dans la quête de quelque chose, ce sont des esthètes, pas des crevards.
Oui, j’imagine. C’est pour ça que les films de mon époque ressortent toujours aujourd’hui, sont diffusés, remastérisés, parce que y’a une demande. C’est un petit public, mais c’est un vrai public. Ce sont des cinéphiles. Mon rêve serait qu’un jour on diffuse un de mes films dans les écoles pour montrer qu’en fait cette époque-là c’était une époque gentille, c’était papa dans maman – alors bien entendu, ça n’arrivera jamais j’imagine parce que ce serait un tollé, mais ce serait un tollé provoqué par des personnages bien-pensants. Je dis souvent le français aime bien voir mais n’aime pas être vu. Y’a ce côté toujours judéo-chrétien qui fait qu’on reste les parias de la société.

On a vu tout à l’heure que les problématiques du porn était des problématiques de cinéma. Vous avez aussi cité Cronenberg, Russel, Palma. Vous êtes un cinéphile dans le fond ?
J’adore le cinéma. Cinéma italien, cinéma américain, cinéma français des années 50-60. Je suis sensible aux bons films et aux bons metteurs en scène. Cronenberg se détache un petit peu parce que c’est un type qui a une personnalité très particulière, qui fait des films qui sont vraiment critiqués, des films qu’on peut refuser de voir parce qu’ils montrent une réalité existante. Dans les publicités sur les accidents de la route, je trouve qu’en France, on va pas assez loin. Quand on voit les pubs en Angleterre, ce sont des publicités marquantes. On vous dit « oui, il faut pas rouler vite, les excès de vitesse, l’alcool, la drogue » – nan, il faut montrer des mecs qui ont eu des accidents, qui sont allés passer cinq dix semaines un an dans les hôpitaux, qui sont fracassés, c’est ça qu’il faut montrer, des images violentes. Et le cinéma, c’est un peu ça aussi.

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