Entretien avec Thierry Schaffauser

Les gens l’appellent l’idole des Jizzou. Brièvement croisé à Act-Up Paris, Thierry Schaffauser est aujourd’hui expat’ à Londres où il continue, entre deux pornos so british, à militer en faveur des droits des travailleurs et travailleuses du sexe (son blog). Il est notamment président de la branche « Sex Work and Adult Entertainment » du GMB, troisième syndicat britannique, et responsable des relations internationales pour le Syndicat du Travail Sexuel (STRASS). Le tout avec un minois de hooligan qui ferait chavirer le plus straight des supporters du PSG. Absolutely Fabulous.
Tu pourrais te présenter en une phrase ?
Pute, pédé, drogué, immigré.

Tu as tourné dans quelques pornos au Royaume-Uni, avec un style « chav » très spécifique à la culture hétérosexuelle britannique…
J’aime faire du porno chav. Je voulais “performer” une certaine idée de masculinité, et le revendiquer comme working class. On m’a demandé de prétendre être hétéro pour ma première scène. Ce que j’ai refusé, je trouvais ça ridicule ; tout le monde sait que je suis une folle.

Je pense qu’on peut être à la fois chav et pédé. C’est peut-être une démarche queer, il y a une certaine transgression de s’imaginer une racaille pédé, alors que c’est considéré comme une contradiction. En réalité, je trouve ce style très pédé dans l’esprit : il s’agit de jouer une “caricature” de masculinité.

De toute façon, ça n’a rien de vraiment nouveau. Ça a toujours existé, surtout parmi les jeunes tapins qui surjouent une virilité de mec hétéro (donc qui ne ferait ça uniquement pour l’argent). Ils jouent sur cette confusion qui excite les pédés bourgeois. Par contre, je regrette un aspect un peu raciste de ce style, puisque le terme regroupe surtout des jeunes blancs.

C’est quand même assez proche de ce qu’on voit en France, avec le style “lascar”, non ?
Il y une différence avec des productions comme citébeur, qui jouent plutôt sur l’érotisation de jeunes mecs rebeux de banlieue… Mais oui, le procédé est similaire quant à l’attrait du pédé middle class sur une forme de masculinité qui lui semble inaccessible, car assimilée à l’homme hétérosexuel et homophobe.

D’ailleurs, quel regard portes-tu sur le porno hétéro ? Est-ce quelque chose qui t’intéresse ?
Je n’en regarde pas trop mais il y a certains acteurs qui sont très beaux à regarder. Je pense à Mikey Butders dans The Wedding Day [chez New Sensations]. Ça doit être mon côté un peu romantique (rires). Mais même si certains mecs hétéros sont bandants, je préfère le porno gay. Je sais que beaucoup de pédés fantasment sur les hétéros, mais je n’aime pas cette idée selon laquelle ils seraient plus virils ou excitants. Je trouve que c’est une forme d’homophobie intériorisée. Les pédés peuvent reproduire des trucs boring mais je pense qu’il reste une capacité d’être original et de jouer sur de nouvelles formes de masculinité qui ne soient pas oppressantes, qui soient sexy, transgressives, etc.

Ça t’intéresserait de passer derrière la caméra ?
Peut-être, mais pas en tant que réalisateur, j’aimerais plutôt écrire des scénarii. Je pense que je pourrais le faire dans le cadre d’une coopérative de cul où l’on partagerait les fruits du travail, ou dans un but militant, l’argent revenant à un syndicat de putes, par exemple.

A ce propos, tu es militant pour les droits des “travailleurs et travailleuses du sexe” [Thierry est notamment co-auteur, avec Maîtresse Nikita, de l’ouvrage Fiers d’être putes, et de nombreuses tribunes engagées sur le site du Guardian ou du Monde]. Quelle est la situation des sexworkers en France, aujourd’hui ?
C’est la merde, hein. En France, les putes sont considérées comme des victimes inadaptées socialement ou des délinquants. Les autres formes de travail sexuel sont en général ignorées. L’absence de reconnaissance du travail implique qu’il n’y a aucun droit. La pénalisation des clients, qui va arriver, va renforcer la précarité et ce stigmate de “pauvre fille” qui doit être protégée par des assistants sociaux.

La seule évolution positive que je vois : le mouvement pute qui se développe. Le STRASS (Syndicat du Travail Sexuel) est un vrai espoir de changement, mais il y a encore beaucoup de freins au niveau politique… Surtout à gauche, d’ailleurs, à cause d’une vision démodée du féminisme.

Est-ce que tu perçois le porno, et le porno que tu fais, comme un outil de militantisme ?
La plupart des pornos n’ont aucune dimension politique, à part certains films dits queer et féministes, mais je ne pense pas qu’ils aient un grand impact –sans doute par manque de moyens. De mon côté, non, je ne pense pas faire un porno militant. Évidemment, ça m’aide à acquérir une certaine visibilité dans la communauté gay, qui permet (un peu) de faire passer du discours politique. Mais tu sais, ça n’occupe pas une grande place dans ma vie, je n’ai pas fait tant de films que ça [ndlr : retrouvez ses scènes ici et ]. C’est un métier, mais il n’y a pas de quoi en vivre, donc je ne le définirais pas comme *mon* métier. J’aime bien en faire, et j’aimerais en faire plus… mais je ne dirais pas que c’est une passion.

Le débat sur le port du préservatif dans les productions pornos est récemment revenu sur le devant de la scène à cause de quelques faits divers américains. Des actrices comme Katsuni ont pris clairement position contre son obligation. En tant qu’ancien militant à Act-Up Paris, et en tant que travailleur du sexe, quel regard portes-tu sur ce sujet ?
C’est un débat compliqué. Je serais pour des règles de santé et de sécurité, comme pour toute industrie où le travailleur a le droit à une protection. Idéalement, je pense que tout porno devrait être safe et accompagné de messages de prévention. En tant qu’acteur je pense que c’est important, non pas juste pour moi mais aussi pour les gens qui me regardent… Je ne veux pas renvoyer le message que baiser sans capote est anodin et sans conséquences.

Le problème – au niveau professionnel – c’est qu’il y a encore des pressions pour que les acteurs acceptent de faire du bareback, notamment avec les différences de revenu avec les scènes safe. Et j’ai un souci avec l’idée de telles interdictions, car les conséquences peuvent retomber sur les travailleurs eux-mêmes. La santé est souvent envisagée sous l’angle du contrôle lorsqu’il s’agit du travail sexuel, ce qu’il faut éviter. Toute réglementation devrait être prise en concertation avec les travailleurs. Je serais pour des mesures coercitives qui contraindraient les employeurs à respecter la santé des acteurs. Peut-être interdire les différences de revenu entre scènes safe et bareback ?

Plus généralement, comment envisages-tu l’évolution du porno ?
J’espère une démocratisation plus grande encore du porno, et que davantage de gens puissent en faire, pas seulement de façon amateur. J’aimerais que des moyens, peut-être des fonds publics soient alloués à la production de films qui soient plus beaux, mieux scénarisés, que les acteurs aient un meilleur contrôle sur la qualité de leur image. J’aimerais que l’Etat puisse soutenir l’auto-production.

Dans les conditions actuelles, il faut aller vite, faire une scène en une après-midi et pour le profit d’une compagnie. J’aimerais qu’on puisse prendre plus de temps, réfléchir entre acteurs à ce qu’on veut faire et produire, quitte à faire plus de coupes mais essayer de produire quelque chose de beau, d’excitant… Et oui, qui puisse aussi avoir des messages, politiques ou autres.

 

4 commentaires Voir les commentaires

  • Merci! Hot et politique, la classe!

  • Je trouve un peu facile de décréter sans trop de justification que l’on peut jouer sur « de nouvelles formes de masculinité qui ne soient pas oppressantes ». Désolée si je vais à l’opposé de la démarche queer-paillette, mais il me semble surtout que les pédés dans leur ensemble ont montré dans les 40 dernières années leur capacité à renaturaliser la masculinité, à se séparer du féminisme et à exclure les folles du champ sexuel (ceci alors que l’identité « gay » est largement construire sur la valorisation par le sexe, en cherchant si possible à occulter les rapports de pouvoir qui s’y jouent).
    Pour avoir lul un certain nombre de textes de Thierry Schaffauser, je sais qu’il ne revendique pas spécifiquement ce créneau-là, mais tout de même… Si l’on admet que toute construction d’une masculinité passe par l’exclusion de certains traits définis comme spécifiquement féminins (et oui les « masculinités gay » fonctionnent bien comme ça), et que l’on vit dans une société misogyne, j’ai du mal à voir comment une masculinité même pédée-queer peut ne pas être (au moins potentiellement) oppressante. A fortiori dans un contexte sexuel, qui dans un contexte pédé est LE lieu de valorisation du masculin…

    Laure, folle-pédale-tapiole aigrie

  • jizzkov depuis peu je découvre ton univers d amour et de foutre et je t aime beaucoup ^=^
    à part qu il y a beaucoup de fille sur ton .com ton site est très frais ça fait du bien !!

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