Pornographie et banque : les comptes ne sont pas bons

Le mercredi 13 novembre 2019, notre banque, Qonto, nous a prévenus par mail de la fermeture imminente de notre compte en banque. La raison ? La banque nous précise qu’elle n’est « pas autorisée à nous la communiquer ». Cependant, le message arrive quelques heures après que le nom du magazine est apparu pour la première fois sur une facture. Étonnant ? Non. Ce n’est pas la première fois que le milieu bancaire est injuste envers les acteurs·trice·s du business adulte. Pudeur, conservatisme – quelles sont les raisons d’un tel refus en bloc des banques pour l’industrie adulte ?

Pourquoi les banques sont-elles si frileuses ?

Un banquier de mon entourage m’a un peu éclairée : il n’y a pas de raison que l’on refuse l’ouverture d’un compte bancaire sauf « si tu as été ou es interdit bancaire ». À ses yeux, « pour l’image de la banque et de l’agence, c’est une histoire de réputation ». On se rend alors compte la décision se fait un peu à la tête du client : « dans l’éthique du milieu », certains conseillers considèrent des clients potentiels comme ayant « des revenus à risquesIl s’agit pour nous des professions dont on estime que les revenus sont instables, ou que les financements peuvent venir d’endroits douteux. »

Pour pousser l’enquête un peu plus loin, je me suis rendue dans plusieurs agences afin d’ouvrir un compte en tant que camgirl. Sans surprise, je me suis heurtée à des clichés et craintes. Les conseillers rencontrés m’ont tous posé la question de la légalité de l’activité, la rapprochant de la prostitution (qui n’est pas illégale non plus, rappelons-le). Quand je leur ai expliqué la réalité des shows cam, la plupart ont porté un jugement sur l’aspect sexuel du service. Même en étant dans les clous, en toute légalité, munie d’un statut d’auto-entrepreneur, les réactions sont globalement négatives : ce n’est « pas un vrai travail », « faire de l’argent avec son tempérament »…

Si les quatre conseillers rencontrés m’ont tous refusé une ouverture de compte, un seul a été honnête avec moi : « Je suis conseiller pro dans une banque et tout comme un client peut choisir sa banque, la banque peut choisir ses clients. Personnellement je n’ouvre pas de comptes aux personnes fichées ou aux personnes que je ne sens pas. Je suis responsable de mes clients vis-à-vis de ma hiérarchie et aussi pénalement donc je ne veux pas d’histoire. Légalement, je n’ai pas à motiver le motif de mon refus et la banque non plus. C’est juste un droit. »

L’ensemble des établissements comme VISA, American Express ou MasterCard, qui ont la main sur les paiements par carte, considèrent eux aussi l’industrie pornographique comme « à risques », pas assez lucrative pour eux par rapport aux risques potentiels. Mais quels risques ? Faute de raisons clairement évoquées, c’est bien souvent la morale qui est en jeu. Les clichés sur le monde du porno persistent : l’argent est sale, les sources douteuses. Puritanisme, jugement à la hâte, suspicion de prostitution ou de proxénétisme s’opposent à l’activité pourtant totalement légale de l’industrie pornographique dans la plupart des pays du monde.

Refuser une ouverture de compte : légal ou pas ?

Le compte professionnel, nécessaire

Détenir un compte bancaire professionnel est une obligation pour la grande majorité des entreprises situées en France et peut entraîner des pénalités relativement lourdes en cas de défaut. Effectivement, dans le cadre d’un éventuel contrôle financier, l’entrepreneur pourra tout à fait écoper d’un redressement fiscal pour avoir volontairement confondu ses finances professionnelles avec celles de son ménage. De plus, ce dernier pourra également être tout bonnement interdit d’acte de gestion, ce qui le mènerait tout droit à la perte de son emploi, et donc de son entreprise.

Alors, face aux nombreux refus, quelles solutions pour un·e acteur·ice, cam model, ou simplement une société liée à l’industrie pornographique, pour remplir cette obligation légale ?

Quelles solutions ?

« Il y a un recours, c’est le Service Bancaire de Base », confie un conseiller. Pour en bénéficier, il faut réclamer à chaque refus d’ouverture de compte une attestation de la part de l’agence contactée. Sur présentation de trois attestations à la Banque de France, celle-ci peut obliger l’agence de votre choix à vous ouvrir un compte – avec des options limitées, mais un compte bancaire malgré tout. Même si le compte bancaire de base est plus souvent contracté dans le cadre d’un compte personnel, il est possible de l’utiliser en tant que compte professionnel. Attention, ces comptes en banque offrent le service minimum (pas de virements en autonomie, pas de chéquier, carte bancaire limitée, etc.).

Une autre solution semble s’imposer, c’est la banque en ligne. En effet, pas de conseiller à qui expliquer votre situation, moins d’exigences et une plus grande liberté. La plupart des banques en ligne proposent une offre de compte professionnel, pour lesquels il suffit d’avoir un numéro SIRET. Dans les faits, c’est un peu plus compliqué : si certain·e·s s’en sortent en dissimulant leur activité et leur source de revenus, une banque en ligne peut décider de garder un œil sur un compte et de prendre les dispositions qui lui semble nécessaires dans une situation donnée. C’est ce qui nous est arrivé. Car oui, les banques sont autorisées à clôturer les comptes, avec pour seule obligation un préavis minimum d’un mois, et sont autorisés à ne pas communiquer le motif de clôture ou de refus d’ouverture d’un compte.

Une personne travaillant au sein d’une banque en ligne a bien voulu apporter ses lumières sur la question : « L’industrie adulte n’est pas acceptée. » La personne avec qui nous avons échangé met cela en lien avec le gambling [jeux d’argent] – il y aurait selon elle « trop de risques par rapport aux avantages ». Une autre nous confie que les banques « se méfient quand l’argent provient de paradis fiscaux ».

En pratique : des fonds inaccessibles

Ces derniers mois – voire ces dernières années – les témoignages de celles et ceux qui travaillent dans l’industrie du sexe sur leurs déboires avec le système bancaire se multiplient. 

Discrimination et difficultés administratives

Nikita Bellucci en tête s’est vu bloquer ses virements de Cam4, « ça ne passera pas, on ne sait pas d’où l’argent vient », lui a expliqué son conseiller. Elle revient à la charge quelques temps plus tard, en présentant un contrat de la plateforme de showcam en bonne et due forme, mais cela n’a pas empêché sa banque de lui signifier la clôture de son compte bancaire. Dans cette situation, virements bloqués – donc revenus inaccessibles –, elle ouvre un compte dans une autre banque mais avec là encore le même problème : les virements de Cam4 coincent. La banque n’avait pas confiance en la provenance des virements. On lui explique alors que c’est une question d’image pour l’agence. Cette discrimination légale a de lourdes conséquences : impossible de payer son loyer, son école et tous ses besoins quotidiens. Il a fallu forcer auprès de l’agence pour que la situation se débloque.

Nikita a envisagé d’ouvrir un compte Paxum (portefeuille en ligne) mais pour elle c’était difficile : l’argent n’étant pas directement présent sur un compte en banque, elle aurait fait face à des difficultés pour déclarer ses revenus. Il en va de même pour une ouverture de compte à l’étranger : on lui a conseillé d’ouvrir un compte à Prague, par exemple, mais cela nécessite d’être domicilié·e ou de déclarer la société liée dans le pays choisi, ce qui ajoute une charge administrative non-négligeable. Les risques sont gros : se mettre en situation illégale de fraude fiscale, alors que « tout ce qu’on demande, c’est être dans la légalité. »

D’autres font le choix risqué d’ouvrir un compte en ligne en espérant que leur activité ne transparaisse pas. C’est le cas de Shakumiiin qui a ouvert en juin 2019 un compte professionnel en ligne : pour elle, c’est la facilité des démarches et les frais peu élevés qui ont primés. Elle « ne se sentait pas à l’aise d’aller voir une banque et de leur demander d’ouvrir un compte pour les cams », et la conversion des devises se fait aisément dans la banque qu’elle a choisie. Tout ce qu’elle a eu à fournir pour ouvrir un compte business, dédié aux auto-entrepreneurs, c’est un numéro SIRET et une pièce d’identité.

Le cas de Pornhub et Paypal

Le 15 novembre 2019, Paypal a bloqué tous les paiements pour les Models Pornhub. La plateforme a donné des directives pour éviter les pertes d’argent, mais celle qui semblerait la plus simple à appliquer, faire des virements directs, expose au risque de faire connaître son activité à sa banque, et ainsi de voir le compte clôturé à la mention de Pornhub.

D’autres méthodes de paiement sont disponibles sur Pornhub, mais rien n’est aussi simple d’utilisation et répandu auprès du grand public que Paypal. Pornhub incite ainsi à utiliser la cryptomonnaie Verge, mais pour le commun des mortels, cryptomonnaie, blockchain et autre Bitcoin restent encore obscurs. Paypal s’était d’ailleurs déjà montré discriminant quant aux contenus pornographiques et érotiques, plusieurs modèles s’étant déjà fait épingler car un client avait ajouté au virement Paypal une note faisant référence à l’aspect de la transaction.

Censure partout, porno nulle part

Outre PayPal, les travailleurs·se·s du sexe sont écarté·e·s d’autres plateformes classiques de paiement ou de financement participatif comme Le Pot Commun, Patreon, etc.

Derrière la plupart de ces censures, la loi SESTA FOSTA d’une part, qui a rendu le web largement américain hostile à accueillir toute forme de travail du sexe, mais surtout. : les règles strictes de Visa et Mastercard. En effet, les deux géants refusent certaines pratiques, que les plateformes sont contraintes d’interdire. Car comment travailler avec un business en ligne si VISA et Mastercard ne sont pas de la partie ? On peut penser notamment à Chaturbate, qui a interdit en 2017 à ses modèles d’utiliser des sextoys Bad Dragon, parce que certains représentent des phallus de créatures fantastiques ou d’animaux. On pense aussi à l’impossibilité, commune à la plupart des plateformes, de représenter des actes sexuels pendant les règles car le sang est un “déchet organique” et que cela va à l’encontre de l’éthique des systèmes de paiement.

Les toys de chez Bad Dragon

La plupart des acteur·trice·s du milieu de la pornographie indépendante sont déjà précarisé·e·s, fragilisé·e·s dans leur milieu social, et ces limites financières ajoutent encore un frein à l’épanouissement et la diversification de l’industrie, permettant aux grandes plateformes, qui ont du poids et peuvent négocier, d’asseoir leur hégémonie sur les indépendants qui tentent de se démarquer. La semaine dernière, c’était au tour d’OnlyFans d’être mis en avant pour des problèmes de processeurs de paiement.

Comme l’a expliqué Corey Price, vice-président de Pornhub, concernant la décision de Paypal, les limitations imposées par les systèmes de paiement – comme celles des banques – ne font que « nuire aux efforts pour mettre fin à la discrimination et aux stigmates subis par les travailleurs du sexe. » Sans banque ni système de paiement, impossible d’avoir une activité professionnelle, d’autant plus quand elle est marchande et nécessite des transactions. Et les règles imposées par les systèmes financiers sont souvent floues et difficilement compréhensibles.

Ou quand censure morale et financière se rejoignent.

Image en une : Fabian Blank

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