Coucou, tu veux voir ma v(i)erge ?

La virginité désigne aujourd’hui l’état d’une personne n’ayant jamais eu de relation sexuelle et, parfois, le caractère intact de son hymen. Difficile donc pour la pornographie mainstream de ne pas exploiter ce concept, historiquement sexiste, dans ses scénarios ou ses mots-clés.

À première vue, parler de virginité – soit le fait de ne jamais avoir eu de relation sexuelle – dans le porno peut sembler terriblement antinomique. Les avertissements sur l’impact de la pornographie sur la sexualité débutante des plus jeunes deviennent monnaie courante (et ne sont pas sourcés ou fondés). À l’inverse, peu d’études se sont intéressées à l’importance d’un concept social aussi ancien que la virginité féminine sur la pornographie.

Dans son ouvrage La virginité féminine. Mythes, fantasmes et émancipation, paru en 2012, l’historienne et féministe Yvonne Knibiehler s’est penchée sur ce concept au cours de l’histoire occidentale. Symbole de haute valeur morale, monnaie d’échange ou état délibérément entretenu sans éducation sexuelle en parallèle, la virginité a surtout servi d’outil de contrôle des femmes de la part des hommes au fil des siècles, malgré quelques tentatives d’empowerment de certaines vierges dans l’Histoire.

La thématique de la virginité dite féminine (ou plutôt de sa perte) et le vocabulaire associé n’ont donc pas attendu le développement du cinéma ni du porno pour occuper une place importante dans l’imaginaire et la sexualité en Europe.

Initiation sexiste

Dans le catalogue en ligne du poids lourd du X français Marc Dorcel, moins de dix titres mentionnent explicitement la virginité féminine. Parmi eux, Vierges à remplir (2016), Au fait je suis vierge (2015), Le journal d’une vierge (2013) et L’initiation d’une vierge (2014).

initiation-vierge-dorcel

Dans cette production réalisée par Kendo, on suit Julie, interprétée par la performeuse Gina Gerson. Elle incarne une timide jeune femme, vierge – comme le titre l’indique –, à la fois jalouse et fascinée par sa meilleure amie, Sandra interprétée par Alexis Crystal, expérimentée et bien dans sa peau. Le déroulement du récit et la mise en scène insiste moins l’accent sur la condition anatomique de Julie, c’est-à-dire l’état de son hymen, que sur les étapes qui vont l’amener à coucher avec un homme, Guillaume.

Cette initiation à une nouvelle forme de plaisir, d’abord grâce au modèle de la meilleure amie de Julie, voit sa conclusion passer entre des mains masculines. Dans son ouvrage, Yvonne Knibiehler redéfinit la virginité d’un point de vue sexiste par “l’état de fille, qu’il faut quitter pour devenir femme.” Et c’est en effet uniquement qu’après avoir coïté avec Guillaume que Julie, dans la scène finale, indique se sentir plus épanouie et vouloir profiter de cette nouvelle confiance en elle comme une femme enfin “accomplie”. C’est-à-dire qui a été pénétrée pour la première fois par un pénis et en aura par ailleurs encore besoin pour trouver satisfaction. Concept lesbophobe, où ça ?

Point de vue anatomique

Pauline Mortas, autrice de Une rose épineuse, la défloration au XIXe siècle en France, s’est penchée sur la littérature médicale puis pornographique de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle. L’historienne a ainsi relevé que les récits pornographiques ont intégré et réutilisé à la fin du XIXe les connaissances médicales de plus en plus pointues, notamment concernant l’hymen, pour proposer des descriptions plus crues et anatomiques de la défloration. Les récits plus anciens, basés sur des métaphores de conquête (les charmants coups de bélier dans la porte de la forteresse) plongeaient déjà leurs racines dans la volonté du corps médical, comme de la société civile, de s’approprier et de contrôler le corps des femmes.

Cette évolution du vocabulaire a encore un impact aujourd’hui sur l’imaginaire phallocentré de la perte de la virginité dans le porno mainstream. Les vidéos en streaming sur les tubes offrent ainsi des représentations de la perte de la virginité assez variées. Leurs nombreux tags sont autant de nouvelles portes d’entrée sur le type d’acte recherché et leur mise en scène.

First blood

First Blood (1982) Sylvester Stallone

Sylvester Stallone dans Rambo: First Blood (1982)

Les termes “vierge”, “défloration” en particulier mènent à des vidéos où la présence d’un hymen et sa rupture sont au centre du scénario, aussi limité soit-il. Sur Pornhub comme sur YouPorn, la majorité des vidéos concernées proviennent de defloration.com, un site spécialisé dans “de vraies scènes de dépucelages” par l’acteur Thomas Stone… inclus dans le casting de L’initiation d’une vierge par ailleurs. Dans ces vidéos, où l’on retrouve également Gina Gerson, de gros plans anatomiques, presque gynécologiques, sont consacrés aux hymens des actrices avant la pénétration, ainsi qu’au sang sur le pénis du performeur. Ces éléments se trouvaient déjà dans les corpus de textes pornos étudiés par Pauline Mortas.

En effet, les notions de douleur et de perte de sang, comme symboles concrets et matériel de la prise de la virginité de la femme par l’homme, codaient et codent encore les fantasmes et les idées reçues sur la première pénétration vaginale, même hors porno. Alors que, comme le note la chercheuse, la médecine démontrait dès la fin du XIXe siècle que l’existence d’hymens souples ou peu pourvus en vaisseaux capillaires expliquait l’absence de saignements systématiques lors de la défloration.

Curieusement, ni les textes étudiés ni les vidéos actuelles, à de très rares exceptions près, ne mentionnent une rupture (réelle ou simulée) de frein du pénis et du saignement qui en résulte, comme le rappelle malicieusement Yvonne dans La virginité féminine: “il peut arriver que le garçon saigne, lui aussi, en cas de dépucelage brutal.”

Contacté, Thomas Stone n’a pas répondu à nos sollicitations sur les coulisses des tournages et la préparation des actrices. Impossible donc de savoir si, à l’image de Sofia, interviewée par Robin d’Angelo dans Judy, Sofia, Lola et moi, ces actrices se considéraient comme véritablement vierges.

Virginité au masculin

Là où la virginité dite féminine se prend, cède dans une société patriarcale, celle des hommes et sa perte dépendent des pratiques de ces derniers. Pour les personnages hétéros, elle est à peine soulignée. Quelques films, encore chez Dorcel, inversent les rôles, avec la mention de “puceaux” dans les titres, comme Étudiantes pour jeunes puceaux (2019). Dans ces récits, des femmes à couettes expertes et chevronnées s’amusent à débarrasser de jeunes hommes de leur virginité (un peu encombrante pour leur virilité), ils se découvriront rapidement des dieux du sexe. Cela est cocasse quand on connaît la maladresse des premières expériences hétéros dans la vraie vie…

Pop-Cherry-Gay-Porn

Une scène provenant du site NextDoorStudios.com

Les références à la virginité dite masculine sont un plus marquées du côté du porno gay en streaming, et reproduisent les représentations misogynes d’un pénétré traité de la même façon qu’une femme. Les tags de YouPorn ou Pornhub gay utilisent ainsi le vocabulaire anatomique de la perte de virginité, “prise” par un homme à de jeunes homosexuels recevant une sodomie pour la première fois. Même sans membrane semblable à l’hymen en jeu dans la sodomie, certains titres des vidéos calquent les représentations de la défloration vaginale sur la “défloration” anale (“pop the cherry”). Ces tags peuvent être associés aux premières expériences anales et/ou homosexuelles de personnages identifiés comme hétéros.

Cependant, en l’absence de ces tags précis, les vidéos pornos en streaming jouent comme les longs métrages davantage sur les notions de “première expérience” d’une pratique que véritablement sur celle du “dépucelage”. Sans doute pour détourner un concept (comme le porno aime tant le faire) : celui de “la première fois” entre deux personnes hors porno. Car, comme le note Pauline Mortas dans la conclusion d’Une rose épineuse, la notion de défloration laisse peu à peu la place dans le langage commun à celle de cette fameuse “première fois” comme expérience de couple dès le début du XXe siècle.

Image de une : Le Triomphe de la chasteté par Lorenzo Lotto (1530).

1 commentaire Voir les commentaires

  • J’adore ! Merci ! J’aime beaucoup vos nouveaux types d’articles
    à propos des étapes pour « devenir une vraie femme épanouie » il y a aussi le fameux « tu ne seras une vrai femme que quand tu auras eu un enfant »
    tiens le mythe de la génitrice si c est pas un élément de domination…
    peut être un futur article les femmes enceintes dans le porno
    Donc je récapitule pour devenir un femme il faut un kiki et pour devenir une VRAI femme il faut que kiki éjacule et que la mayonnaise monte pendant 9 mois…

    Pour ce qui est du traitement gay …
    bis placent
    pourquoi changer nos vieux codes hein ;)
    du coup on voit bien que le souci n’est plus tant femme / homme mais bien dominant / dominé Yang / Yin nous vivons dans un monde qui met la valeur sur le Yang, l’actif, le donneur et dévalue le Yin le passif le réceptacle
    thèse légèrement abordé par Coralie Trin Thi dans osons la sodomie
    Merci en tout cas à vous pour votre taf

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