Pourquoi diable tout l’internet veut coucher avec des monster girls

Le porno avec des humains, c’est démodé. Le hentai a, depuis quelques années déjà, trouvé la solution pour pimenter l’imaginaire débordant des internautes : il humanise les monstres mythologiques. Puis il couche avec.

La (dernière) fin du monde telle que nous la connaissons a eu lieu sur Internet le week-end du 22 et 23. Et comme souvent, le Japon est coupable. Un twitto dessine la version humanisée et féminine de Bowser, de la saga Mario. Le résultat est une princesse extrêmement bien dotée, aux dents pointues, à l’air zehef et dotée d’une queue de lézard : une superposition de microfétiches pour les internautes, qui se lancent dans la production d’une montagne de fanarts. Mêmes les dessins les plus moches sont partagés à l’infini. Un week-end qui a probablement un peu embarrassé Nintendo et  a introduit l’Internet grand public aux dessins de nanas-lézard, une étoile dans l’étonnante planète des Monster Girls, galaxie Hentai.

Maintenant, imaginez. Des milliers et des milliers de dessins qui mettent en scène des créatures mythologiques. Du folklore grec, tout d’abord : les harpies, les centaures, les lamias, bref des femmes à moitié animales que l’on trouve chez Ovide (déjà bien pourvoyeurs de fétiches fictionnels de niche, comme la pétrification, la transformation, tout une batterie de paraphilies corporelles) et consorts. Et tout ce beau monde est rejoint par les mythologies du monde entier – les Dullahan irlandaises qui se baladent avec leurs têtes dans les bras, etc – où celle du jeu vidéo, où l’on trouve, par exemple, les fameux slimes. Aujourd’hui, le monstre est cool, mieux : le monstre est sexe.

Monster Musume : la bible du genre

On revient au début des années 2010. On y trouve déjà des jeux dédiés, et plus particulièrement des visual novels – des livres interactifs. Vous êtes un lycéen lambda et allez pécho l’une des élèves selon vos choix, mais vos camarades sont toutes un peu spéciales (poupée vivante, fantôme, et la harpie de prof incluses). Ces oeuvres de niche font partie d’un imaginaire fin prêt à incuber. Il n’est pas le seul à le faire, mais un certain mangaka japonais du nom d’Okayado commence à exploiter cette tendance qui aura mis quelques années à maturer dans le monde du hentai. Sur les plateformes de partage dédiées, sur E-hentai, Pixiv, et certains imageboards (notamment /a/ et /d/ sur 4chan), il partage ses bandes-dessinées porno, toujours sur une page. Ma vie avec une harpie (elle pond des oeufs), ma vie avec une lamia (elle se reproduit pendant six heures) ma vie avec une arachnée (elle se saoule au café et a toujours besoin de protéines) ma vie avec une slime (on peut la pénétrer partout). C’est gentiment con mais assez bien fait et efficace pour qu’une véritable « tendance » se dégage. Les monster girls existaient déjà, l’imaginaire a désormais son oeuvre de référence et elles sont officiellement nées.

Une capture d’écran de Sei Monmusu Gakuen, un jeu/livre porno interactif de genre sorti en 2012. Vous devinerez facilement le public visé.

Ce même Okayado commence Monster Musume, le manga d’où tout part. Il parle de Kimihito Kurusu, un mec vierge, simplet et passe-partout (comprendre : le reflet du lecteur lambda) qui se retrouve embrigadé dans le « programme d’échange interespèces ». Nous sommes dans un monde où humains et demi-humains cohabitent. Ils interagissent ensemble mais ne doivent pas coucher, c’est la loi. Kurusu habite donc par erreur avec Mia la lamia, dont le sang-froid est à l’extrême opposé d’une libido débordante. La maisonnée s’agrandit via d’improbables facilités de scénario et Kurusu est bientôt rejoint par un harem qui ne cessera de trouver la moindre opportunité pour tenter de le dépuceler – et à partir de là, c’est une farandole de personnages qui correspondent tous à un cahier des charges bien précis. Papi la harpie (d’apparence plus enfantine – c’est le Japon, c’est une longue histoire – et à la cervelle de moineau) Cerea la centaure (à l’attitude noble et chevaleresque, et au bonnet G) Suu la slime sans cervelle, Rachnera la femme-araignée kinky (parce que toile d’araignée = BDSM).

Monster Musume hentai

Les arachnophobes apprendront à apprécier Rachnera (environ le seul personnage de Monster Musume a avoir une vraie personnalité)

Et le scénario trouve toutes les excuses possibles pour inventer des personnages supplémentaires – Manako la cyclope et reine du sniper, même si elle n’a qu’un oeil, etc etc. Monster Musume est un manga aussi crétin que génial, d’abord parce qu’il est 100% ecchi, sans complexes. Ce qui veut dire qu’il reste érotique sans virer dans le porno, mais vous y verrez des seins, des fesses, des hanches et des suggestions sexuelles à l’infini, toujours avec des explications parfaitement contrôlées. Puis Monster Musume adore jouer avec les questions pratiques de son propre univers : comment va-t-on aux toilettes ou comment prendre le métro si on le bas du corps d’un cheval ? Etc etc. C’est la constance du genre monster girls : rationaliser l’impossible autant que faire se peut, et l’inscrire dans notre réalité.

Ce manga, d’abord succès de niche, est adapté en anime (diffusé l’été 2015) puis traduit en français chez Ototo depuis l’année dernière. Monster Musume a été l’oeuvre qui a réveillé ce fétiche hybride, comme ses personnages, chez tout une partie de l’internet. Comment l’expliquer ? Vague cousin du fétiche furry ? Tératophilie ? Amour des kinks fictionnels ? Tout ça à la fois en vérité, mêlé à un amour de la xénofiction : si c’est pas humain, c’est excitant dans le concept.

Du porno au mainstream, quelques exemples à “parcourir”

À partir de là, c’est fini : les monster girls sont devenues un genre à part entière. Plein de séries capitalisent dessus – grand public, porno ou pas. Dans Nurse Hitomi, une infirmière cyclope qui résout les problèmes émotionnels de ses monstres d’élèves. Freaky Girls, traduit en français, est l’oeuvre la plus sage du genre, parle de différences et d’intégration. Un de ses personnages est une dullahan, et quand on a littéralement pas la tête sur les épaules, on est promis à un sacré destin dans le porno de fans (aussi appelés les doujins). Dernier exemple : Kanojo Wa Rokurokubi, une romance autour d’une nana pouvant étendre son cou à l’infini.

Tout cela vous paraît chelou ? Et pourtant, quoi de plus érotique qu’une nuque ? L’excitation provoquée par cette courbure est proverbiale chez les japonais – et c’est un exemple de réappropriation porno des yokai, le folklore local, déjà bien chargé en sous-entendus sexuels. Rajoutez des cornes à une femme normale, dessinez-la avec la peau rouge, ça fait une oni, démon bien connu du bestiaire mythologique. Pour une raison X, l’affection d’internet double automatiquement pour un personnage doté de cornes.

Kanojo Wa Rokurokubi

L’adorable manga romantique (et SFW) Kanojo Wa Rokurokubi.

Mais au Japon, dessiner du porno et le vendre est parfois une véritable façon de se faire les dents et peut conduire à une série « normale » à succès. L’auteur de votre shonen préféré a peut-être commencé sa carrière en dessinant des trucs 200% improbables et illégaux en France. Et certains artistes se sont emparés des monster girls pour en faire leur spécialité. Ils ont tous leurs traits respectifs, la plupart d’entre eux dessinent très bien, ils s’appellent Ahobaka, Mizone, Z-Ton. On peut les lire sur Ehentai, ils sont prépubliés et vendus en magasins de type Animate dans des magazines de bd pornos dédiés, et ils sortent des volumes reliés qui commencent à être traduits en anglais par le site Fakku, plateforme légale anglophone de hentai.

Mizone

“Pas d’inquiétudes ! Elle n’est pas humaine !” Ah bah nous voilà rassurés.

Le cheval, c’est génial

Prenons un exemple ludique d’une série de niche. Les lignes suivants sont 100% véridiques. Imaginez une armée de femmes-chevaux débarquant en plein Japon féodal pour se reproduire avec les samouraïs humains et « consolider la lignée ». De là émane une histoire de passion, d’inceste, de trahisons, de rédemption et de re-inceste. Et tout ça nous mène à La Plus Incroyable Des Bulles De Texte Du Médium Manga.

Centaure hentai monster

“Ma femme est ma petite soeur centaure”. Tu vas faire quoi ?

Cette saga équino-familiale constitue la première moitié de Does this strange body please you ?, un manga hentai de Z-Ton, dont certaines oeuvres ont été adaptées en porno animé. On y trouve aussi une nana-mouton, une yéti, une femme chauve-souris, et une tonne d’obsessions japonaises. Deux reviennent souvent : le netorare (le « plaisir » de voir l’autre devenir cocu) ou l’inseki, l’inceste-mais-pas-totalement, c’est bon si c’est un demi-frère ou une soeur adoptée. Et autant vous dire que ce genre de tags sont omniprésents dans le porno classique et le hentai japonais, dessiné, filmé ou animé. Et encore, on ignorera d’autres trucs récurrents, nettement moins ludiques et bien plus sombres, le consentement n’étant pas toujours automatique. Parfois, c’est un “tag” à part entière, et c’est loin d’être une anomalie dans une industrie où l’amour romantique et “normal”. Il a même un nom : le vanilla.

The Office Lady Centaur and Her Little Junior Mizone

Sexe au travail dans The Office Lady Centaur and Her Little Junior de Mizone.

L’impossible toujours ancré dans le réel

“Mizone” est une mangaka n’ayant pas encore fait de série classique, mais est déjà habituée aux prépublications dans des magazines de genre. Aujourd’hui elle est la plus prolifique sur le créneau. Elle dessine des histoires pouvant toujours s’inscrire dans la réalité – un hôpital où des monster girls viennent se guérir de divers maux par le sexe, un voyageur qui s’arrête dans l’auberge tenue par une lamia qu’il finira par épouser, et divers scénarios crétins avec un trait efficace qui pourraient percer dans les circuits traditionnels. L’un de ses mangas-compilation vient aussi d’être diffusé par la plate-forme Fakku. Monster Mash peut donc se retrouver sur une étagère française. Des hôpitaux, des lycées, des temples shintoïstes, des salles de classe en pagaille où on pratique « l’inter-espèce », et où on se fait gauler par d’autres étudiants ou d’autres monstres etc etc. Toujours les mêmes mécanismes pour ressembler à d’autres romcoms ou s’inscrire dans X mythologie : même ces doujins de niche sont ultra-codifiés, parodient les codes à succès de l’industrie mainstream, et jouent sur le sens pratique de ces univers. Le genre monster girl adore parler du genre monster girl, ce qui en fait l’une des mouvances les plus ludiques et imaginatives du hentai actuel.

Monster Girl Transformation Go! Horitomo

Le doujin Monster Girl Transformation Go! par Horitomo.

Quand c’est sexuel, ça aborde des positions et des situations impossibles, parce que ces corps-là offrent des possibilités infinies. Et quoi de plus excitant que l’impossible ?

Bref, elles sont partout, et certains mangakas à succès n’ont pas attendu le phénomène pour faire des personnages de ce genre dans leurs oeuvres – et ils atteindront toujours une popularité automatique (comme la pourtant assez invisible héroïne-grenouille de My Hero Academia, shonen ultra-populaire). Et si la mode est un peu passée, les imageboards, doujins et imaginaires des auteurs sont encore remplis de monstres à charmer. Ce n’est pas très élégant, mais ça témoigne toujours d’une bonne imagination quand il s’agit de se réapproprier des folklores et des mythologies. On a passé notre enfance à craindre les monstres sous le lit. Maintenant, on aimerait bien les avoir dedans ! L’auteur de Monster Musume, lui, doit porter un poids un peu trop grand : il vient de mettre la série en pause pour la énième fois, histoire de « ménager sa santé mentale ».

Mais aujourd’hui, où diantre sont les monster boys ? Ils existent. Ils sont là, un poil invisibles mais bien présents sur les imageboards, au travers de quelques séries confidentielles. Ils doivent représenter  5 % du total, parce que, ô surprise, le concept de base est surtout dirigé vers des mâles hétérosexuels, et par extension à toute personne aimant les femmes. C’est à dire, celles avec deux bras et deux jambes.

Image en une : Monster Musume

4 commentaires Voir les commentaires

  • Pour My Hero Academia c’est Mina Ashido qu’est micro doigt la boîte à tonnerre.

  • Très bon article, à ceci près que vous n’avez pas parler de ce qui est pour moi une pierre angulaire du genre : Monster Girl Encyclopedia de Kenkou Cross.

    Des centaines de Monster girls décrites avec un côté un peu académique avec leurs habitudes alimentaire, leurs habitudes sexuelle, leur psychologique, leur reproduction, leur style de vie, etc.

    Je suis sur qu’a peu près n’importe-qui qui écrit une histoire de Monster Girl a déjà lu certaines des fiches de la Monster Girl Encyclopedia.

  • Yé je connais cette encyclopédie, que j’ai pas mentionné pour alléger un peu l’article sinon ça faisait vraiment catalogue. Par exemple j’ai torpillé tout un paragraphe sur Centaur No Nayami, qui est pas un manga fantastique. (Préférez Nurse Hitomi, par exemple)

  • Il y a un épisode de « Slutever » assez drôle sur le sujet aussi, pour ceux que ça intéresse!

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