Quand le porno s’énonce sur France Culture

Cette rentrée, Les chemins de la philosophie nous embarquent aux confins du monde pornographique. Quand France Culture parle cul, la réflexion s’avère foisonnante et touffue.

Le monde porno

Vivons-nous dans un monde porno ? Faut-il interdire la pornographie ? Quelle place pour le plaisir dans les films pornos ? Ce sont toutes ces mystérieuses questions contemporaines, volontiers tarte à la crème, qu’Adèle Van Reeth tente d’élucider au bout du micro. Quatre volets de son émission Les chemins de la philosophie ne sont pas de trop pour définir le porno, ses enjeux, son esthétique, ses discours, et surtout, les menaces, polémiques, insultes et réactions de panique globale dont il fait l’objet depuis tant d’années. De siècles ?

Dans un premier temps, le philosophe Laurent de Sutter, auteur d’une Métaphysique des Pornostars, nous présente la pornographie en catégorie esthétique, persistant de l’imaginaire grec antique aux images explicites des tubes. Pour le démontrer, il théorise les oeuvres kitsch de Jeff Koons, et plus précisément l’obscénité sulfureuse de son cultissime recueil de photographies Made in Heaven, auquel il vient de consacrer un essai (Pornographie du contemporain : Made in heaven de Jeff Koons aux éditions La Lettre volée). Des premières conversations philosophiques aux photos-culs de Koons, les représentations porno changent mais les émotions qu’elles provoquent, pas vraiment : culpabilité, rejet, scandale face à cet art vieux comme l’art sacré mais hérétique à souhait. Inspiré par les techniques les plus ancestrales de création, Koons délivre avec son ode picturale à la diva Cicciolina un beau témoignage de la richesse visuelle du porn, des passions qu’il exprime, et de celles qu’il suscite.

Pour nous conter la généalogie porn, de Sutter s’attarde sur l’évolution de la prostitution au sein de la société – des empereurs romains au capitalisme moderne – et surtout, sur celle des images qui l’environnent. Car au fond, le porno, ce n’est que ça, des représentations parfois intensément graphiques qui, passées l’indignation ou l’excitation que nous ressentons, nécessitent un temps de réflexion. Mieux : de médiation. C’est ce qu’analyse l’essayiste :

La pornographie est souvent quelque chose qu’on croit connaître alors qu’en réalité, c’est un véritable univers d’images qui nous disent quelque chose sur la manière dont notre monde imagine la diversité du monde, et dont les êtres humains imaginent celle de leurs fantaisies, leurs fantasmes, leurs désirs. C’est une relation particulière au monde, une manière de le représenter, qui dit quelque chose sur ce qui peut-être obscène dans notre société mais aussi sur ce que nous sommes.

Transgressions et définitions

Au fond, disserte Van Reeth, que l’on loue ou incendie la pornographie, peu importe : elle est là, alors autant la penser. C’est une réflexion plus précise qui s’esquisse alors, celle de son influence potentielle sur un jeune public. A ses côtés, l’enseignante Ludivine Demol et Céline Tran en appellent, face aux discours moralistes, à questionner la société où ce porno se consomme en masse – et les stéréotypes sexistes qu’elle génère. Puisqu’elle nous inonde de personnages, pratiques et simulacres, la pornographie implique une éducation qui lui est propre, parallèle à l’éducation sexuelle. Plutôt que de se cacher les yeux il faut privilégier « ‘le décryptage de l’image » assène l’auteur de Ne dis pas que tu aimes ça. Puis, pourquoi pas, essayer de comprendre en quoi le porn peut (positivement) influencer notre sexualité.

Car après tout « si la pornographie joue avec les interdits, elle peut en retour les faire évoluer » susurre l’animatrice. Suivant cette hypothèse débarque comme un écho la fameuse question : « Faut-il interdire la pornographie ?« . Chercheur à Sciences-Po, Denis Ramond apporte sa science des catégories juridiques et nous raconte qu’au fil des années, le terme « pornographique » a été trituré à tort et à travers, désignant aussi bien les films de Bergman que les prods Dorcel. S’il est censé s’opposer juridiquement à « l’artistique« , le « pornographique » n’a jamais été clairement défini et fait encore l’objet de distinctions subjectives, comme si devaient s’opposer le porno autorisé, qui a le droit de cité, et tout le reste. Les exemples du Baise-moi de Virginie Despentes et du Love de Gaspar Noé viennent étayer ces propos. A l’encontre de ces définitions fuyantes, explique-t-il, « il faudrait alors en finir avec l’usage du terme « pornographie », avec la norme juridique de pornographie qui nous impose de distinguer entre l’artistique et le sexuel » car finalement « il est difficile aujourd’hui de citer un film dont on ne pourrait pas savoir s’il est artistique ou sexuel« .

La grammaire porno

Causer X, c’est évoquer l’initiation sexuelle, l’ambiguïté du désir, les représentations du corps féminin au sein de l’imaginaire collectif, les incapacités de l’éducation nationale à satisfaire les interrogations des ados. Loin de sombrer dans la diabolisation, les voix qui s’enlacent chez France Culture aspirent à une vision plus ouverte du porno. Plus moderne et friendly. Pour les penseurs et penseuses qui échangent, il ne s’agit plus simplement se demander si le porno est dangereux ou pas, mais tenter de comprendre sa surenchère, sa capacité transgressive (illusoire ou réelle ?), ce que le porno nous transmet et ce que nous lui rendons.

Laissons le mot de la fin à Laurent de Sutter :

Ce que je dirais volontiers à quelqu’un qui veut changer son rapport sur la pornographie, c’est d’apprendre à regarder ça comme un film de kung-fu, une comédie musicale, un thriller, c’est-à-dire avec des règles et des clichés propres. Apprendre à développer cette véritable grammaire du regard qui permet ensuite de regarder toutes les images.

Ne reste plus aux détracteurs qu’à ressortir leur petit précis de grammaire graveleuse.

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