« Aventures Magazine », fétichismes de papier

L’été est une période propice à la robinsonnade. Alors laissez-vous tenter par le dernier numéro du trimestriel Aventures Magazine, placé sous le signe des déshabillés estivaux, des hormones agitées sous les cocotiers et autres fièvres érotiques entre deux têtes piquées. Cela fait quasiment un an que cette chaleureuse revue poursuit ses péripéties dans le milieu un peu trop roupillant de la presse sexy. Déshabillons-la.

Retour vers le Fétiche

Aventures se savoure comme un cocktail. Léger, frais, coloré et piquant : notre palais est provoqué sans que cela soit désagréable. Cette « heureuse alliance, entre humour et esthétisme dans le but avoué de sortir des sentiers battus« , dixit l’édito du premier numéro (octobre 2017), détone dans le paysage éditorial francophone. C’est un objet graphique olé-olé qui regorge de photographies léchées, de textes chauds aux mots roses, de bande dessinées coquines sous ses phylactères, de données historiques aussi – le cinéphile Christophe Bier nous abreuve de sa science des séries bis. A la croisée des sens, le trash potache enlace l’érotisme le plus à fleur d’épiderme. Plus qu’une énième revue cul-turelle auscultant « la chose« , sa co-instigatrice Joan Riviera l’envisage en « projet bibliophile, presque patrimonial, où il ne s’agit pas de regarder ce qui se passe dans une chambre à coucher, mais de donner à lire du texte et des images, à travers une diversité de mediums : peintures, collages, shootings, bande dessinée, fictions d’auteurs français ». Une partie fine sur papier.

Mais rien de foutraque dans ce fascicule. Lancé avec un capital de huit mille euros seulement, à mi chemin entre fanzine classieux et publication pour librairies, Aventures est l’expression pulsionnelle et sans pubs d’une « culture érotique née du livre, de la presse, du papier » susurre Joan. Hommage aux revues désuètes des seventies, ses vertus vintage se traduisent par ses choix d’icono et de rubriques, courrier des lecteurs et petites annonces s’immisçant entre trois pubs anti-pudibondes. Au sein d’un format souple hérité du magazine Lui, tout un monde se déplie à l’instar des posters de Playboy : irrévérence sexy façon L’écho des Savanes, strip-tease sépias, moustachus aux bustes galbés, vices au grain VHS où résonnent les orgasmes de Brigitte Lahaie. « J’entretiens un rapport fétichiste avec cette période. Je suis nostalgique de sa liberté éditoriale, subversive, mais pas de l’époque en soi : je sais bien que la révolution sexuelle n’a pas eu lieu » s’amuse sa directrice.

Mauvais genres

L’idée n’est pas seulement de nous divertir au gré des kitscheries bien croquées et autres « sudukus », mais de fantasmer une époque révolue. Cette rétromania carburant aux romans-photos d’antan puise alors à la source du sexe : le désir de projection. Avec lui s’alignent les sensibilités, des rêveries féminines soft de la dessinatrice Delphine Cauly  aux câlineries gay de Tom de Pékin. Qu’il s’esquisse ou s’écrive, le corps déborde des cases. La chair s’affirme intense et sauvage, séduisante, provoc’ et jouisseuse, quel que soit son genre. « La lecture érotique exige un effort de projection. Pour être émoustillé il faut avoir envie de s’y jeter. Puisque quand il s’agit de fantaisies érotiques on peut se projeter n’importe où, je m’évertue avec Aventures de dégenrer au possible : dépasser l’hétéronormé et tirer à l’universalisme » détaille en ce sens Joan.

Férus de bouquineries encombrées d’Hara Kiri, suiveurs de comptes Insta sensuels et amateurs de grivoiseries peuvent tous y glisser leurs doigts à l’unisson. Sans faire de concessions, Aventures s’adresse autant aux esthètes du nu artistique qu’aux amoureux de l’autodérision à la Brain Magazine, à ceux qui ont conservé leurs Charlie période Choron comme aux jeunes lecteurs de Vice – génération Pornhub. Pourtant, malgré cette diversité, Aventures reste insolite, et cette singularité n’est pas sans conséquences. Comptant avant tout sur ses abonnés pour subsister (pas si étonnant pour une revue érotique), le magazine se vend à raison de trois à cinq cent exemplaires par numéro. Alors que s’organise l’opus de rentrée des classes, sa co-créatrice ne cache pas sa déception face à cet accueil relativement froid. « A ma grande surprise, Aventures fonctionne mieux en Fnac qu’en librairies indés, détaille-t-elle, les libraires ne comprennent pas tous ce qu’est la revue, ne l’exposent pas, comme s’ils étaient gênés ou en avaient honte ». On s’étonne de cette réticence à l’heure où le vintage n’a jamais été aussi tendance, où le public ne cache pas son attrait pour les revues alternatives (la mouvance des mooks) et où le sexy attise toujours autant la curiosité.

« Comme tout magazine indé sans pub, notre vie repose sur notre lectorat et aujourd’hui, la situation financière est telle qu’il va falloir le re solliciter sur nos réseaux afin de tenir un peu plus longtemps » achève Joan. Souhaitons à Aventures de faire perdurer bon gré mal gré ses excursions explicites dans nos rayons.

 

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