L’impératrice : « Nos fantasmes gravitent entre candeur et nostalgie »

L’impératrice est du genre à se faire désirer. Beaucoup de ses sons sensuels sont venus caresser nos oreilles avant que ne débarque un tout premier album, intitulé Matahari, du nom de l’espionne légendaire. L’impératrice, c’est un monde à la fois rétro et atemporel, fait de clips kitsch, de références pop éclatées et d’atmosphères langoureuses. Rêveries solitaires, troubles amoureux et ombres féminines traversent ce voyage musical placé sous le signe du fantasme. Afin de mieux comprendre cette femme fatale, j’ai discuté avec Charles de Boisseguin, leader de ce groupe à six têtes. 

Récemment, nous avons consacré sur le Tag un article au clip de Paris. Je crois que c’est votre clip le plus référentiel, puisque s’y côtoient Uma Thurman, Brigitte Bardot, Kim Basinger…L’Impératrice, c’est une façon de rendre hommage à toutes ces icônes féminines, intensément pop ?

Bien sûr. On essaie avec L’impératrice de faire chapeau bas à toutes les femmes qui nous inspirent. L’idée avec ce clip, c’était de filer la métaphore de Paris en tant que femme en l’associant à un personnage d’actrice. On voulait faire ressentir cette impression de liberté, de dangerosité et de fragilité…de nostalgie, aussi.  Cette comédienne se perd dans ses rôles comme l’on se perd dans la capitale la nuit. D’une manière plus imagée, je crois que lorsque tu vis à Paris, tu es soumis aux exigences sociales. Au fil des rencontres et des soirées, tu n’es jamais vraiment toi-même, et comme la comédienne, tu te retrouves contraint à porter un costume différent, tu déambules toujours masqué. Vivre à Paris c’est un jeu de dupes constant.  

Justement, ce premier album s’inspire d’une professionnelle du jeu de masques, l’espionne Mata Hari. Une icône qui, sur grand écran, a tour à tour été incarnée par Greta Garbo, Jeanne Moreau, Sylvia Kristel, comme si chaque Mata Hari nous renvoyait aux transgressions et à la sensualité de son temps. Qu’est-ce que cette figure représente pour toi ?

Mata Hari était la femme libre par excellence, celle qui s’affranchit du rang auquel on veut la cantonner. Une femme très culottée qui a construit sa carrière sur des mensonges et des illusions, s’est retrouvée sur la scène de l’Olympia à danser devant des milliers des personnes pour la simple raison qu’elle avait su s’inventer un personnage. Toute sa vie est bâtie sur une forme de schizophrénie. Avec L’impératrice on voulait retranscrire ce côté multifacettes, cet archétype de la femme libre et puissante, sensuelle et élégante. Sans oublier ce petit quelque chose d’insaisissable.

La féminité, justement, est omniprésente dans votre univers, envoûtante, plurielle, respectée. Comment la décrirais-tu, « ta » féminité ? C’est ce « petit quelque chose d’insaisissable » que tu évoques ?

La féminité habite toute notre musique. Cette féminité fantasmée, je l’associe à la sensibilité, la délicatesse, la grâce. Oui ce sont des images un peu clichés, mais je voulais qu’on perçoive à travers le personnage de L’impératrice cette notion d’hyper sensibilité. L’image de la féminité est très forte en ce moment dans le paysage musical. Tu n’as qu’à voir la réception de l’album de Clara Luciani, qui est très féministe (je pense à un morceau comme La grenade). Mais nous, on est moins dans le subversif que dans l’hédonisme. On ne se cherche pas à s’engager dans quoi que ce soit.

Ce qu’il y a de transgressif chez L’impératrice, c’est sa façon de décloisonner les genres : on parlera de disco, de pop, de jazz, de funk. C’est un groupe dégenré, en quelque sorte. Ce n’est pas un peu compliqué de rester sur la même longueur d’ondes avec tous ces styles ?

Il était important qu’au sein du groupe, l’on suive tous le même fil rouge en ce sens. J’aime à dire qu’en terme de bande l’on se situe entre la cellule familiale et la classe d’école (il rit). L’impératrice ce sont avant tout six musiciens qui viennent d’univers très différents  – du classique, du baroque, du jazz. C’est leur rencontre qui fait cette machine hybride qu’est le groupe. On part dans tous les sens car c’est comme ça que l’on fonctionne, c’est notre mode d’expression. De manière générale, je dirais que notre univers est avant tout sensoriel. On aime raconter de petites histoires pour en faire de grandes aventures. Jouer avec les assonances musicales des mots par exemple.

C’est toujours important à tes yeux de faire passer l’émotion par ces mots qui s’enlacent, et plus encore par la langue française ?

Oui, et je crois qu’avec des groupes comme La Femme, l’usage de la langue française s’est totalement décomplexé. Chaque groupe aujourd’hui possède son propre langage. Nous, on aime surtout les mots précieux, que l’on utilise pas tellement au quotidien, le lexique désuet, prendre les gens au dépourvu. J’aime faire le parallèle avec Lomepal, qui renverse la vulgarité de façon élégante, en générant des images très fédératrices. Nous par exemple, avec le clip kitsch de Matahari, on est presque dans du S.A.S  version soft…mais sans toute la misogynie qui va avec (il rit).

Face à cet aspect polymorphe, n’était-ce pas essentiel de sortir un premier album, afin de recentrer le propos, de réunir en un tout cohérent des morceaux qui ont parfois l’allure de songes évasifs ?

En fait, non ! On a décidé de faire un album parce que l’on avait suffisamment de morceaux pour cela. Puis bon c’est un peu une obligation médiatique de sortir un album, car cela te permet de présenter ta musique sur les plateaux-télé par exemple. Mais j’ai compris que c’était important en observant les réactions positives du public. Un premier album, c’est riche de sens à leurs yeux, c’est une façon de sceller leur fidélité depuis tout ce temps. C’est une étape importante. Mais on a toujours fuit les étiquettes, il ne s’agissait pas de rendre tout cela cohérent, ce serait perdre en mystère.

Tu parles de mystère mais c’est le mot de « fantasme » qui me vient à l’esprit en écoutant Matahari. Quelle place occupe-t-il dans votre univers ?

Nos fantasmes gravitent entre candeur et nostalgie. On aborde la musique avec spontanéité mais toujours en fantasmant cette idée de la belle femme des années soixante dix, son romantisme, son charme lointain. Dans les années soixante dix tout était un peu plus tabou dans les représentations, moins frontal, un peu plus prude, moins “explicite” à mes yeux. Aujourd’hui tout est devenu la norme, et je fantasme cette nostalgie d’un érotisme moins évident et permissif, qui flirte de façon soft avec l’interdit. Les seventies, c’est aussi Romy Schneider, cette beauté froide hyper inaccessible. Chez Flore, qui incarne L’impératrice avec sa voix un peu enfantine, on retrouve justement cette inaccessibilité, cette distance très désirante. Elle reste très réservée sur scène, toise les gens du regard, avec dignité. Ce qui, chez les mecs, tu peux me croire, suscite des fantasmes incroyables (il rit).

Cet érotisme vintage est parfois très abstrait. Je pense au clip d’Erreur 404, qui exploite à fond l’imaginaire des romans photos et en fait quelque chose de sensuel. Cela t’amuse de jouer avec ces fantasmes « à l’eau de rose » ?

Oui, car ces magazines un peu cheap, qui n’existent plus trop maintenant, sont de véritables boîtes à fantasmes, abscons, poétiques et désuets. J’aime ces transgressions pour ravis de la crèche. Après, un morceau comme Agitations Tropicales est déjà plus cul. Là, on navigue carrément dans un délire du genre Planète Sexor, avec des cosmonautes, une planète porno et des partouzes exotiques (il rit). Nos sons débordent toujours de sous-entendus et de double-sens. C’est savoureux de les associer à la voix de Flore qui est très légère et ingénue. Au premier degré, nos chansons n’ont rien de porno, car l’aspect sexuel n’est jamais imposé, mais susurré. De toute façon, je crois qu’y a toujours un peu de second degré quand tu fais de la pop, c’est par essence une musique immédiatement accessible et qui joue constamment sur le décalage.

Ce décalage-là, il est permanent entre vos clips et vos morceaux. J’ai l’impression que ce sont deux univers distincts, qui se répondent, se contredisent, se fantasment mutuellement. Comment l’envisages tu ?

Quand il s’agit de penser les clips, je rencontre déjà les réals, puis je leur parle des morceaux, et des thèmes principaux qui s’en dégagent, je mets en évidence les idées et les images qui me tiennent à cœur. Ce qui m’intéresse ensuite, c’est d’avoir leur vision, leur interprétation de ce que j’ai pu leur raconter. On part d’un scénario de base, qui est celui du morceau, et je leur demande de l’interpréter à leur façon. On n’oublie jamais qu’un clip est avant tout un terrain d’expression pour le réalisateur. J’aime être surpris, et avec ces clips, on essaie de brouiller les pistes. Il faut faire en sorte que les gens laissent libre cours à leur imagination, mais tout en conservant cet écrin seventies auquel on tient depuis nos débuts. On ne se dirigera jamais vers un urbanisme brut comme peut le faire le groupe Bagarre par exemple.

Cette dualité entre musique et clip, c’est aussi une dualité entre cauchemars et rêves (« C’est comme une fille qu’on embrasse/ Mais dont le souvenir s’efface / Dites moi si je sors / Du rêve, du cauchemar » entend-t-on dans Paris). Dans vos sons, il y a ce mélange de frissons et de sensualité qui renvoie aux giallo de Dario Argento…

Le clip de Sultans des îles est justement un hommage aux giallo d’Argento ! J’aime l’intensité graphique de son cinéma, si dominante d’ailleurs qu’elle éclipse parfois le scénario. Mater un film d’Argento c’est comme admirer une série de peintures. Puis il faut avouer que sa Trilogie des Trois Mères (constituée de Suspiria, Inferno, Mother of Tears) nous offre des personnages de femmes admirables. Sa grande obsession c’est la femme. J’aime la façon dont il va découdre cette féminité, la mettre en pièces, avec le geste le plus sublimé et baroque qui soit. Quand une femme meurt dans un film d’Argento, par delà le gore, on se retrouve dans de l’esthétisme pur.  

A t’écouter en ce moment, on se rappelle que tu étais critique – et plus précisément, journaliste musical. Avec L’impératrice, tu parviens réellement à délaisser ce regard conceptuel, cette distance pas très sexy, pour te laisser complètement aller dans l’émotion ?

Oui car c’est justement l’aspect théorique qui m’a fait quitter le journalisme musical. Frank Zappa disait qu’écrire sur la musique, c’est comme danser sur l’architecture. Au final, tu te rends vite compte que tout le monde est là à se branler sur ses articles, en négligeant l’intention artistique qui se trouve derrière un album, en préférant inventer des métaphores, des accroches. Alors qu’ne fois que tu te mets à faire de la musique, il y a toute cette créativité qui t’emporte. Moi, si je n’ai pas une suite d’accords suffisamment suaves, je n’arrive pas à composer un morceau.

Niveau suave, sexe et sonorités, quand un artiste comme Sébastien Tellier balance Sexuality, cela te parle ?

Complètement. De toute façon, depuis La ritournelle, Tellier incarne justement ce suave sensible à la française. Après j’ai un peu du mal à comprendre le langage très onirique de Sébastien Tellier – je dois lire ses interviews pour ça. Ses mots me déroutent un peu, mais j’aime ses mélodies.  

Dans la catégorie chanson française, tu aimes citer au détour de tes interviews l’album Première Consultation, le chef d’oeuvre social et grivois de Doc Gynéco. Il représente quoi, pour toi, cet album ?

Meilleur album ever ! (il rit) J’avais quatorze piges quand je l’ai écouté, un âge où tu es obsédé par ce corps qui change, par ta sexualité et tes hormones. Première Consultation est la bande son de nos adolescences. Mais par-delà ce côté très porn, ce que j’aime chez Doc Gynéco c’est cet aspect crâneur, beau gosse et second degré, qui sait rester romantique. Il te raconte qu’il baise avec n’importe quelle meuf, alors qu’il est totalement attaché à sa “taspé”. C’est un vrai ghetto lover.  

Poursuivons sur l’Hexagone : L’impératrice fait partie du label Microqlima, aux côtés de groupes comme Pépite et Isaac Delusion. Tu te sens proche de ces mondes musicaux, très nostalgiques, romantiques, sensuels ?

Chez Pépite, ils sont plus dans les mots d’amour. C’est très à fleur de peau. Il y a une sensibilité magnifique qui se dégage de leurs sons. Quant à Isaac Delusion, ils naviguent dans une forme de rêverie constante. Mais nos trois univers sont très distincts, au sein de cette figure tutélaire qu’est Microqlima.

Ce que l’on retrouve dans cette trinité, ce sont ces sensations planantes. D’ailleurs, les morceaux de L’Impératrice ne sont pas simplement aériens mais  spatiaux et cosmiques. Je pense à Ma Starlight (« T’es mon space invader / Mon aerolover / Ma galaxie« ) ou Balade Fantôme (« Perdue dans l’espace, je viens de croiser la route des cosmonautes fantômes« )…Serais-tu obsédé par l’espace ?

Je crois que toute cette dimension spatiale est inconsciente, ou bien qu’elle provient surtout de l’usage des synthétiseurs. Meme si dans cet album on trouve Ma Starlight, qui pour le coup est un pur fantasme de l’espace…mais vu d’un parking bétonné ! Au final, c’est juste l’histoire très terre à terre d’un gamin amoureux d’une étoile. 

Cet espace, ce n’est pas la note d’intention de tous vos sons : l’évasion ?

Oui, j’aime l’idée que la musique, celle de Jean Michel Jarre, Kraftwerk ou Air par exemple, soit un échappatoire constant. C’est ce que l’on souhaite partager avec L’Impératrice :  le désir d’un ailleurs. 

Propos recueillis par Clément Arbrun 

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