Dans le placard de mon oncle

Nous sommes au milieu des années quatre-vingts. La variété française colonise avec entêtement les ondes des grandes radios, le VIH se rappelle au bon souvenir des hétérosexuels tandis que le VHS s’impose comme format vidéo et Tonton est toujours président. En ce temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, le porno se planque dans les recoins des kiosques, se blottit entre les néons des sex shops, se cache au fond des rayons des loueurs de cassette vidéo.

J’ai dix ans. Je suis maigre, maladroite comme une pouliche sur de longues jambes aux genoux cagneux et pas particulièrement jolie. Mon milieu social est celui de la grande bourgeoisie catholique de province. J’ignore tout de la pornographie, je n’ai jamais vu un monsieur tout nu tout en étant informée que les bébés ne naissent pas dans les choux. Je fréquente le cours privé de mon quartier où j’absorbe avec une efficacité indifférente l’éducation dispensée. Mon expérience libidinale se résume à quelques baisers baveux avec des camarades de classe, donnés ou reçus sans grand enthousiasme derrière le préau de l’école.

Les mercredis, pas de classe : plongée dans l’univers des bleus de travail et des allocations ! Je suis confiée à ma grand-mère maternelle corse qui réside dans les quartiers Nord de Marseille. Elle vit seule avec mon oncle, son plus jeune fils qui ne l’a jamais quittée, dans le même appartement depuis quarante ans. Les bâtiments de cette cité HLM de banlieue sont des blocs de béton décolorés de cinq étages, plutôt solidement construits pendant le boom immobilier de l’après-guerre. Autour, l’autoroute empruntée par un réseau d’autobus, des friches envahies de ronces et les camps des gitans. Des allées bordées de pavillons avec jardinet ceinturent les immeubles. Peu de commerces. L’animation se résume aux activités du centre social.

L’appartement est petit mais mon oncle y a sa chambre. Il m’ignore aimablement et j’ai la permission d’aller dans sa chambre lorsqu’il n’est pas là. La pièce sent l’ours et le tabac froid. Au mur, un affreux papier peint années soixante-dix à donner le tournis à un mangeur d’acide averti. Au sol, un lit à une place fait pendant à un meuble chargé un tourne-disques. Sur le mur opposé, un petit placard. Les volets y sont toujours fermés. Une après-midi brûlante d’ennui, attendant que la bibliothèque du centre social ouvre, je fais une découverte en fouillant dans le placard. Une pile de livres cartonnés, tranches tournées vers le mur, repose sagement au fond de l’étagère la plus haute. En équilibre sur la pointe des pieds, bras levés, tendus à l’extrême, j’attrape et retourne la pile. Debout, je feuillette, le cœur battant.

C’est de la pornographie hétérosexuelle, en bande dessinée, en noir et blanc avec les couvertures en couleurs. Les petits livres sont souples, ils tiennent facilement dans la main.

Les histoires courtes s’y succèdent dans une économie de fioritures enchanteresse. Je découvre les aventures de Zara la Vampire et de son assistante, Frau Murder, dans un univers du XIXe siècle. Zara la Vampire ! Blondeur savamment ébouriffée, courbes voluptueuses, bouche entrouverte, elle subit, tantôt éperdue, tantôt insatiable, les assauts turgescents de momies, monstres divers ou bien de mâles banalement humains, tous également frénétiques, concupiscents et déterminés. Son baiser vampire dégoulinant d’hémoglobine ajoute une ébullition supplémentaire. Un épisode la montre échouée sur un rivage après une traversée compliquée suivie d’un naufrage. L’accouplement en missionnaire avec le marin lubrique l’a épuisée. Ses pensées les plus secrètes – fatigue, paroxysme du plaisir  – nous sont dévoilées en phylactères. Elle est secourue par un riche noble beaucoup plus âgé qu’elle – réflexion faite, il ressemble un peu à François Cavanna – qui la besogne avec ardeur à la première occasion (qui arrive assez vite) tendu comme un arc derrière elle, croupe offerte. Dans les pages, la tolérance règne : pas de distinction d’âge ou de classe sociale pour s’enfiler prestement. Tout est bon dans le cochon. Foin du jouissement correct ! Les cris d’effroi succèdent assez vite aux gémissements de plaisir, la sauvagerie est permise, célébrée sans chichis sur l’autel de l’extase.

C’est le choc : je découvre des positions corporelles, des anatomies et un langage inconnus, sans savoir nommer la sensation liquide de gonflement délicieuse, affolante, qui se précipite dans mon bas-ventre. Après un temps indéterminable et quelques livres, je m’extirpe finalement de cette chambre, transpirante sous ma frange, légèrement titubante dans ma jupe plissée. Instinctivement, je décide que c’est mon secret.

Désormais, chaque semaine, j’attends le mercredi avec impatience. Je m’engouffre dans la chambre de mon oncle et regarde, mate, absorbe. Je deviens experte dans l’art de remettre les livres exactement dans l’ordre où je les ai trouvés et de ne pas rester dans la chambre trop longtemps.
Mais où se dénichait donc cette littérature fabuleuse ? Aujourd’hui disparue – sauf sur internet – elle s’offrait au chaland sur de vulgaires tourniquets métalliques, identiques aux présentoirs de cartes postales, dans les bureaux de tabac et les kiosques à journaux. Pour quelques francs, envolée masturbatoire garantie. Je n’apprendrai plus tard que ces récits sont l’œuvre des italiens Giuseppe Pederiali et Birago Balzano, publiés par Elvifrance entre 1975 et 1987.

Les cadrages alternent savamment gros plans serrés ou plus larges. Les scénarios y sont brefs : aventures, science-fiction, rebondissements en cascades. Les sexes féminins y sont ouverts comme des huîtres par des membres gonflés et avides, les couples se mêlent, les duos lesbiens languissants ou endiablés peuplent les pages. Les poitrines se tendent, les nuques se renversent. Des poils, des yeux et des lèvres écarquillés, des mamelons mordus, sucés, léchés, des visages enfouis dans des sexes mais pas de sperme. Absence notable du divin liquide séminal. La censure est passée par là. Les dessins sont réalistes, stylisés, mais n’ont pas l’élégance raffinée et la sophistication littéraire des Valentina du dessinateur italien Guido Crepax* que je découvrirai aussi bien plus tard.

Des châtiments corporels savants chez Zara convoquent liens, chaînes, menottes, cravaches. Plus tard, je les retrouverai dans les bandes dessinées de l’honorable Erich Von Gotha**. Ce dernier se spécialise – entre autres – dans les accouplements libertins orientés sadomasochistes, où les péripéties d’une certaine Janice évoluant au XVIIIe siècle nous sont contées (Les malheurs de Janice, tome 1, 2, 3). Janice se prête avec résignation à divers supplices, humiliations, outrages où ses orifices sont colonisés parfois avec brutalité, et, comme nous l’apprenons par phylactères, la douce ingénue suffoque mentalement qu’elle y prend un plaisir fou…

Cette connexion totale du lecteur avec les émotions et les pensées des personnages (peur, attente, plaisir, culpabilité, effroi…) marque une énorme différence entre l’objet livre fabuleux qu’est la bande dessinée et la photo ou la vidéo. Certes, le réalisme brutal de ces derniers médiums est d’une efficacité redoutable, de quoi ouvrir la boîte de mouchoirs rapidement, mais où existe la proximité troublante avec les personnages ? La force narrative de la bande dessinée – cadrages savants, modifications de points de vue – ouvre la porte à l’imaginaire, se conjuguant au délire des sens. D’où le trouble et la lecture à une main : C « cul » FD !

Ces premiers émois individuels restent associés à l’arôme pénétrant – lui aussi – de la Marlboro froide et à la subtile senteur du mâle endormi dans sa sueur alcoolisée On est loin du Cantique des Cantiques et des exhalaisons entêtantes de la rose et du jasmin. Mon musc enivrant à moi sent le bouc… M’habituant à ces retrouvailles silencieuses – malgré une certaine culpabilité – j’ai désormais « mon » histoire préférée et « ma » page favorite que je contemple longuement, imprégnant l’image dans ma rétine. Le soir, seule dans mon lit, je convoque ces images mentales, échafaude mes propres scénarios et apprivoise petit à petit ces sensations troublantes que je n’ose pas encore reproduire seule avec les mains. Il faudra quelques années et l’accompagnement de mon premier petit ami avant que je devienne dans la joie une pratiquante dextre et déterminée.

Mes descentes dans le placard diabolique cessent brutalement au bout de quelques mois lorsque mes parents m’inscrivent à un cours de danse classique. Je me sens comme un alcoolique soumis à un brutal sevrage. J’accepte mollement, désolée, mais surtout, sans argument valable pour continuer de « m’ennuyer » chez ma grand-mère. Plus tard, d’autres périples suivront, toujours sur papier – glacé cette fois – avec la découverte de Penthouse, chipé sous le matelas du père d’un copain. Plus tard encore, ce sera Hot Vidéo. Adieu dessins, traits, vignettes, phylactères, bonjour couleurs saturées, éclaboussures, actrices écartelées, projections translucides !

Frères et sœurs amateurs de visionnage sur écran et de halètements solitaires, souvenez-vous de cette période bénie où votre imagination comédogène vous embarquait pour vos premiers voyages onanistes. Sans tags !

* Guido Crepax (1933-2003). Architecte de formation, il collabore à la revue italienne Linus où apparaît pour la première fois le personnage de Valentina, en 1965.

** De son vrai nom Robin Ray, est britannique. Il réalise une revue de BD érotique entre 1979 et 1986 intitulée Torrid. Le personnage récurrent du baron, dominateur et pervers, est son avatar.

2 commentaires Voir les commentaires

  • Il y a quelques Erich Von Gotha disponible sur ehentai sur je ne m’abuse … avec moult autres artistes de l’époque..

    Souvenir des aventures de Magenta également, Nik Guerra a sortie 2 bon artbook sur son héroïne d’ailleurs, La Femme en Noir et Dark Divas.

  • « Mais où se dénichait donc cette littérature fabuleuse ? Aujourd’hui disparue – sauf sur internet – elle s’offrait au chaland sur de vulgaires tourniquets métalliques, identiques aux présentoirs de cartes postales, dans les bureaux de tabac et les kiosques à journaux. »
    A l’époque on trouvait aussi des cartes postales érotiques dans les bureaux des stations balnéaires ou de ski.
    Je me souviens, jeune ado, d’avoir fantasmé sur des cartes ventant les mérites de « la pêches aux barbues » (d’en bas). Tout une époque.

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