Kelly Stafford : « Avec Rocco, nous sommes comme frère et soeur »

Le documentaire Rocco de Thierry Demaizière et Alban Teurlai offre une galerie de personnages qui gravitent autour de la figure sacrée de Rocco Siffredi, en passe de prendre sa retraite. On suit entre autres Kelly Stafford, appelée pour tourner la dernière scène de la carrière Rocco. Personnage emblématique du porno siffredien, Kelly et sa puissance sexuelle dévastatrice ont marqué l’histoire de la pornographie gonzo, repoussant par sa liberté les conventions sociales et les frontières de la perversion sur écran. Quand nous avons vu le film, notre envie d’aller interroger Kelly était tout aussi forte que celle de rencontrer Rocco. Cette chance nous a été donné le soir de l’avant-première du film à Paris, nous laissant en lévitation avec elle pendant une petite demi-heure.

Kelly, qu’est-ce que vous devenez depuis que vous avez arrêté, en 2007 ?
J’ai arrêté ? Je n’ai pas vraiment arrêté, pour moi ce genre de chose n’est pas possible. Je ne me suis pas dit “Allez, ça suffit.” J’ai eu un fils alors j’ai pris mes distances pendant un moment, la vie a pris une autre direction. Les filles commençaient aussi à devenir beaucoup plus fortes et je me suis dit que je pouvais me mettre un peu en retrait, histoire de les laisser prendre les rênes.

Vous pensez que vous avez changé l’industrie ?
Avant, ce n’était pas acceptable pour une performeuse d’être sexuellement agressive. Les actrices devaient être à la Jenna Jameson, jolies, pas sans maquillage et branchées sexe authentique. Elles étaient perçues comme passives, même si elles étaient fortes. Elles n’étaient pas abusées, mais ça donnait vraiment le sentiment que ça leur était imposé, qu’elles étaient forcées, on ne les entendait pas dire “Oui ! C’est ça qui me plaît”. Après moi, il y a eu des filles comme Belladonna, Bobbi Starr, Sasha Grey… Quand je suis partie, j’avais fait ce que j’avais prévu de faire, et maintenant tout le monde le fait.

Kelly sur le tournage de Rocco

Kelly sur le tournage de Rocco – (c) Wild Bunch

Vous l’auriez fait avec quelqu’un d’autre que Rocco ?
Non. Encore aujourd’hui, je n’ai rencontré personne qui partage sa vision. Ce n’est pas seulement une histoire de vision, il te donne la liberté d’être qui tu veux être sexuellement. C’est ce dont j’ai besoin.

Vous vous souvenez de votre première rencontre avec lui ?
C’était par accident, j’aidais une amie à organiser un shooting avec Rocco. Le courant est passé tout de suite. J’ai su immédiatement qu’il m’était très similaire, sexuellement. Il m’a dit “Tout le monde t’a demandé de faire des films, pourquoi ne pas en faire ?” J’ai répondu que c’était parce que personne ne filmait ce que je voulais. Quand il m’a demandé ce que je voulais, j’ai dit : “J’aime me faire violer le cul, est-ce que tu peux faire ça ?” Il a répondu qu’on pouvait tout faire. Alors, j’ai su. Il allait me donner la liberté de montrer ce que je veux, il allait accomplir ce voyage avec moi, explorer autant que moi. Quand tu repousses les limites, si tu as quelqu’un avec toi, ça devient très fort. Je crois que ça se voit dans notre travail. On ne faisait pas semblant.

Le dernier tournage de Kelly et Rocco en compagnie de James Deen

Le dernier tournage de Kelly et Rocco en compagnie de James Deen

Comment vous êtes-vous sentie quand vous avez appris qu’il prenait sa retraite ?
Au moment où je l’ai appris, j’ai été heureuse pour lui parce que c’est mon ami. S’il est content de prendre sa retraite, je suis contente. Quoi qu’il décide de faire, je suis à 100% derrière lui. Je ne dis pas qu’il prend la mauvaise décision. En tant qu’amie, c’est mon rôle de le soutenir, de lui dire “Tu as tiré ton temps, tu vieillis, fais ce que tu as envie de faire”. D’ailleurs, il n’a pas à rester éloigné de la caméra pour autant. Il est comme moi, il ne faut jamais dire jamais.

Vous avez quand même l’air assez mécontente. Comment décririez-vous votre relation avec Rocco ?
J’ai déjà eu des problèmes parce que j’ai dit ça, mais nous sommes comme frère et soeur. Nous sommes mutuellement très protecteurs. Je crois qu’il s’est mis à me décrire comme sa muse récemment, ce que je trouve assez amusant. Je me demande bien pourquoi je suis devenue une muse ! (Rires) On a travaillé si longtemps ensemble, on est comme une famille. On a traversé beaucoup. En général, quand j’explique ça, les gens s’offusquent et me demandent si j’ai envie de baiser avec mon frère…

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A la grande époque de Perversion In Paris, tourné en 1998

Quel souvenir gardez-vous de l’époque où vous tourniez avec lui et John Stagliano, quand vous avez inventé le gonzo ?
C’était génial parce que personne n’avait de portable avec une caméra. Tu imagines ça maintenant ? Quand je vois cet endroit, tous ces gens, j’ai envie de me mettre à genoux. Je suis comme ça par nature. Malheureusement, ce serait sur Internet en 30 secondes. Le porno a perdu face au réalisme. Tout le monde fait de la double, de la triple anale mais ça ne veut pas dire que c’est plus fort. Tout ce que je vois c’est une perte de connexion. Les choses sont devenues si accessibles, n’importe qui peut voir tout ce qu’il veut, les gens se sont désensibilisés au sexe. C’est comme ces jeux violents. Mais c’est un gros débat. Qui sait si ça se passe vraiment comme ça ?

Ça veut dire que vous êtes pour les mesures anti-porno du gouvernement britannique ?
Ils ne devraient pas censurer le contenu, mais je crois que les producteurs, les réalisateurs et tous les membres de l’industrie ont l’obligation morale de protéger les enfants. Et je ne pense pas que ce soit totalement leur responsabilité, le gouvernement doit aussi s’en charger. Je n’ai pas fait mon porno pour un garçon de 14 ans, je l’ai fait pour un adulte. Leur esprit n’est pas encore assez formé pour qu’ils puissent appréhender ce qu’ils voient.

Comment s’est passé le tournage de Rocco pour vous ?
On m’a demandé de participer. Je crois qu’ils n’arrivaient pas à obtenir le côté sexuel de Rocco qu’ils cherchaient. Ils avaient besoin d’une femme qui puisse déchirer le voile, le montrer tel qu’il est, quelqu’un qui puisse expliquer ce côté sexuel de lui. Ils ont eu ses autres côtés, le boulot, les filles, mais personne n’était capable de dire pourquoi, d’un point de vue féminin. Il leur a dit de me contacter : « si vous voulez comprendre, parlez-lui, elle comprend« . Ils m’ont appelée et je me suis dit que ça allait être amusant. Et puis, Rocco a décidé de prendre sa retraite. Du coup, ça a été ma dernière scène.

Gabriele Galetta, le cousin de Rocco

Gabriele Galetta, le cousin de Rocco – (c) Wild Bunch

A propos de votre relation avec Gabriele, le cousin de Rocco…
Je l’aime ! Je l’aime. Il est comme mon frère.

Lui aussi ! Vous vous disputez fort dans le documentaire, c’est comme ça depuis toujours ?
Oui, je t’ai dit, nous sommes comme une famille ! Je connaissais Gabriele avant de connaître Rocco, je l’ai rencontré en premier, six mois avant. J’étais une modèle soft, il était photographe. J’ai été envoyée dans une convention, il a pris des photos de moi et il a dit : “Mon cousin t’adorerait.” Quand j’ai rencontré Rocco pour la première fois, je l’ai d’abord bousculé pour aller dire bonjour à Gabriele. Beaucoup d’idées viennent de lui. Il est bien loin d’obtenir la reconnaissance qu’il mérite. On est comme frère-frère-soeur. Quand il veut l’attention de Rocco, ou la mienne, ou que je veux l’attention de Rocco et que lui veut la mienne… C’est comme ça qu’on se dispute entre frères et soeurs.

Est-ce que vous avez l’intention de revenir dans l’industrie ?
Oui, j’aimerais. Si le projet est bien… Une fois de plus, il ne faut jamais dire jamais. Par contre, j’attends encore qu’on me propose quelque chose qui me plaise. Rocco a eu une idée fantastique il y a peu, c’est absolument parfait et ça pourrait bien me pousser à retourner devant la caméra. Je le ferai si c’est bon pour moi et ce en quoi je crois, le féminisme, c’est-à-dire être capable de faire ce qu’on veut. Il n’y a pas d’intérêt à essayer de repousser les limites si on va être censuré derrière.

La famille au complet

La famille au complet – (c) Emmanuel Guionet

Comment percevez-vous le courant féministe qui se développe dans l’industrie pornographique ?
Je suis contente qu’il y ait un courant féministe dans le porno en ce moment. Je pense qu’il y en a toujours eu un mais qu’il ne pouvait pas prononcer son nom. Par contre, je suis toujours mécontente du fait que la majorité de l’industrie continue à dénigrer les femmes. Je connais des filles de 22 ans qui se sont entendu dire qu’elles étaient des MILFs… Ce qui manque au porno, c’est un point de vue féminin fort et sûr de lui. Je suis contente qu’il y ait un mouvement, mais ce n’est pas assez. Ce ne sera jamais assez, parce que ce sont les hommes qui font marcher le monde.

Est-ce que ce sont les hommes qui ont le pouvoir dans l’industrie, alors ?
Ca dépend ce que tu entends par pouvoir. Si tu associes le pouvoir à l’argent, personne n’a le pouvoir dans l’industrie. L’intérêt monétaire du porno est passé avec Internet. Après, s’il n’y avait pas de filles il n’y aurait pas de porno, s’il n’y avait pas de mecs non plus. Les gens veulent me faire dire que ce sont eux qui ont le pouvoir, dans leurs grandes maisons, tous ces réalisateurs… Mais regarde Jena, Sasha… Ça dépend de ta capacité à transgresser. Je pense que c’est de plus en plus homogène.

Photo de couverture – Emmanuel Guionet 

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