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Sex, drugs and Linder Sterling

On parle peu des artistes féminines des années 70, pourtant elles sont bien présentes et aussi subversives que leurs homologues masculins. Je vous propose une plongée dans l’univers coller/déchirer de Linder Sterling. Après Mapplethorpe et Tom of Finland, on passe de l’univers cuir à celui des corps commercialisés et objectivés. Accrochez-vous, ça décoiffe.  

linder-untitled-1977

Untitled, Linder Sterling, 1977

Avant de se faire connaître sous le nom de Linder Sterling, la jeune Linda Mulvey passe sa douce enfance sur les docks de Liverpool et de Manchester. En pleine vague punk, Linder chausse ses boots et dégaine ses scalpels à Polytechnique, où elle étudie entre 1974 et 1977. A la fin de ses études, il lui faut peu de temps pour se trouver une nouvelle identité : « Durant la période punk, tous les artistes se rebaptisèrent : c’était une forme de renaissance très libératrice. Linda m’a toujours plu mais j’aimais la sonorité allemande de Linder » confie-t-elle à Emmanuelle de l’Ecotais, commissaire de l’exposition Femme/Objet au MAM de Paris en 2013.

La référence à l’artiste allemand John Heartfield est aussi évidente. Pape du collage dadaïste, il milita contre la propagande nazie à coup de ciseau et de glu. Avec son nouvel homonyme, Linder se lance et ne s’arrête plus. Digne des acteurs des soirées dada, elle s’attèle à tous les postes : performeuse, plasticienne et musicienne. Mais le photomontage reste sa marque de fabrique, une constante dans son travail de recherche.

Da Dandy, Hannah Höch, 1919

Da Dandy, Hannah Höch, 1919

Les petits papiers

Entre les mains de Braque et Picasso, les premiers « papiers-collés » sont réalisés au début du XXème siècle. Une véritable révolution artistique est en marche. Repris et amplifiés 10 ans plus tard par les dadaïstes, les photos-montages sont une source d’inspiration pour Sterling. Elle s’intéresse tout particulièrement à l’artiste Hannah Höch. Seule femme parmi tant d’hommes, elle utilisa le collage comme un moyen de dénonciation de la bourgeoisie et des stéréotypes de genre. Sterling récupère à la sauce magazines féminins et porno cet héritage féministe.

En mixant des images dépeignant les tâches dévolues aux rôles féminins, Linder montre combien le traitement fait au corps des femmes est le même partout : « A ce niveau, les magazines pour hommes étaient soit dédiés au bricolage, soit aux voitures ou au porno. Les magazines féminins traitaient de la mode ou de la maison. Devinez maintenant le point commun : le corps féminin. » explique-t-elle à Jon Savage dans La culture visuelle punk en Europe. Des magazines porno aux automobiles, en passant par les revues féminines et culinaires, l’artiste construit et déconstruit l’image de la femme dans une réceptivité avant-gardiste face aux nouveaux médias.

Linder concerning specific forms of masturbation, Linder Sterling, 2011

Linder concerning specific forms of masturbation, Linder Sterling, 2011

J’ai toujours aimé les magazines, j’en avais deux piles distinctes, l’une constituée de magazines féminins : mode, romance… L’autre pile était constituée de magazines pour hommes : automobile, bricolage, pornographie (un autre aspect de l’univers féminin). Je voulais faire s’accoupler les cuisines aménagées et la pornographie afin de voir quelle espèce en naîtrait. Je travaillais toujours sur une plaque de verre, au scalpel, très proprement, comme si je faisais un puzzle. » explique-t-elle à Jon Savage.

La volonté de dénoncer le corps-marchandise, la femme-plateforme dans une sorte de travestissement humoristique (clin d’oeil à Pierre Molinier) va habiter Linder Sterling tout au long de sa vie. Cette image transgressive est avant tout un moyen de rompre l’image idéale de la femme véhiculée par la presse : «  Les collages sont un excellent moyen de déconstruire la manière dont d’autres nous imposent leur vision du monde. » comme il est écrit sur le mur de l’expo au MAM de Paris. Ses collages sont aussi un lien indélébile entre la culture populaire et la « culture noble ». En introduisant l’art de la rue, de la presse dans le domaine de l’art, Sterling lui donne un accès plus légitime et accessible à tous. Entre spontanéité et hasard, entre hétérogénéité et réel, Sterling capte le monde qui l’entoure et le transforme en arme contre la culture bourgeoise.

The lives of women dreaming, Linder Sterling, 1970

The lives of women dreaming, Linder Sterling, 1970

Afin de faire la promotion de son travail, elle publie bon nombre de ses collages dans le fanzine punk Secret Public qu’elle co-fonde en 1978 avec Jon Savage, ami et spécialiste de la scène punk britannique. Elle y publie notamment un de ses collages les plus connus qui servira pour la pochette d’album « Orgasm Addict » des Buzzcocks en 1977.

Orgasm Addict, Buzzcocks

Orgasm Addict, Buzzcocks, 1977

La même année elle emménage dans le quartier de Whalley Range, à côté de Manchester. Haut lieu culturel où vivent de nombreux artistes et musiciens, Sterling se rapproche de la scène punk mancunienne. Au rythme des guitares, c’est tout naturellement que l’artiste se dirige vers la musique : « Tout le monde autour de moi faisait de la musique, ça semblait être quelque chose de très évident à faire, et ça paraissait tellement facile pour tout le monde que j’ai réuni des musiciens  [ndlr. pour monter mon groupe], c’est pas si difficile finalement » explique-t-elle sur NME.

We are your thoughts, Linder and Morrissey

We are your thoughts, Postcard, Linder and Morrissey

No future

C’est dans ce bouillonnement musical que Sterling fait la rencontre de son petit ami Howard Devoto. Membre fondateur des Buzzcocks, il finit par quitter le groupe et former Magazine, un groupe de post-punk britannique. Linder va notamment réaliser la pochette (encore une) du célèbre album Real Life sorti en 1978. Mais cette année-là est avant tout le marqueur de sa transition musicale. Féministe radicale et passionnée par la scène post-punk, Linder Sterling franchit le pas et co-fonde le groupe Ludus. Entre jazz expérimental, avant-garde et pop mélancolique, le groupe n’hésite pas insérer un brin de folie avec des sons usuels comme des cris ou des rires. Quant aux paroles, elles se basent essentiellement sur les questions de genres et de sexe, du désir féminin et de l’aliénation culturelle subie en cette fin des 70’s.

Mais le moment le plus marquant du groupe reste cette soirée du 5 novembre 1982 dans un Manchester pluvieux. Au mythique Haçienda Club, Linder Sterling et ses acolytes se préparent pour une soirée de folie. Au programme, des assiettes en plastiques disposées sur les tables avec un tampon imbibé de liquide rouge et une cigarette écrasée. Le reste appartient à la légende. Affolée et plus que révoltée, Linder Sterling se pare d’une robe faite de carcasses de poulet pendant que ses agents distribuent au public des lambeaux de viande enveloppés dans des pages de magazines porno. Lady Gaga repassera pour l’originalité. Au sommet de ce foutoir complet, Linder déchire sa meatdress sur la chanson « Too hot to handle » et laisse apparaitre une énorme godemichet noir. La viande et les tampons étaient censés représenter « la réalité de la féminité » et le gode « la masculinité, le mâle invisible de la pornographie qui peut être réduit à ça, un bâton qui sort comme un jouet » comment-elle dans The woman punk made me de Lucy O’Brien.

Ludus concert with meat dress, Manchester, 1982

Ludus concert with meat dress, Manchester, 1982

As free as fuck

Une vie pleine de rebondissements et d’engagements qui se perpétue (plus) tranquillement pour la grande Linder Sterling qui vit et travaille désormais à Lancashire. Toujours aussi productive, vous pouvez voir ses derniers travaux sur le site de la galerie qui la représente. Il est toujours question de femme, il est toujours question d’émancipation, il est toujours question de sexe. Rock’n’roll baby.

Oranur experiment, Linder Sterling, 2011

Oranur experiment, Linder Sterling, 2011

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