Etre féministe et se branler sur du Kink

En réfléchissant au féminisme, je me suis intéressée à la pornographie féminine – faite par des femmes – et féministe – faite pour des femmes. J’ai découvert de nombreux contenus que j’ai adorés, notamment les films d’Erika Lust et de Lucie Blush (je ne regarde que de la pornographie hétérosexuelle).

Petites listes assez exhaustives de ce que j’aime : des femmes intelligentes et fortes (même dans des scènes de soumission), belles parce qu’elles s’épanouissent dans leur plaisir. Des femmes aux formes plurielles, aux coiffures pubiennes variées, aux charmes différents… Des hommes attentifs à leurs partenaires, des regards bienveillants, des gestes à tâtons pour découvrir le plaisir de l’autre. Des hommes qui ont un visage, sérieux ou souriant, et une bouche qui crache autres choses que des insanités. De la spontanéité, qui montre que ces gens ont chacun et chacune leur personnalité et leur fonctionnement sexuel. De l’humour, parce que c’est un très bon lubrifiant sexuel, et parce que le sexe ne devrait pas être pris trop au sérieux. Et du plaisir, autant féminin que masculin, le plus honnête que j’ai pu voir.

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Erika Lust – Boat Buddies With Benefits

Ça change de la pornographie mainstream ! Je trouve que les femmes y jouent toujours un peu les mêmes rôles autour du fantasme de l’innocente pervertie, qui ne sait pas trop ce qui lui arrive, ou bien à l’opposé celui de la vicieuse assumée, qui en redemande, qui aime la salissure. Avec des psychologies au ras des pâquerettes, une intelligence médiocre, des femmes pas dégourdies, généralement inférieures : aux positions sociales subalternes (infirmières/patientes, secrétaires, femmes de ménage…), ou bien inférieures en numéraires (une femme pour plusieurs hommes), ou bien plus jeunes (l’étudiante), ou encore en difficulté (manque d’argent, voiture en panne, plomberie cassée, en garde à vue…). Quant aux scénarios où les femmes ont une supériorité sur les hommes, c’est souvent pour qu’elles soient mieux remises « à leur place » à coup de braquemart : baiser la boss, la prof… Dresser celles qui se prennent au sérieux… Elles ont voulu « faire la maline », elles doivent être recadrées fissa.
Et les corps des acteurs/actrices sont effrayants : plastifiés, gonflés à bloc, aux organes sexuels disproportionnés. Les hommes ont rarement des visages, seul le sexe dépasse des vêtements.

Quant au déroulement de l’acte, c’est toujours un peu les mêmes pratiques, qui doivent d’abord être avantageuses pour l’axe caméra, et ensuite pour les hommes ! Et toujours effectuées avec rapidité et énergie… Le sexe filmé ne prend pas son temps.
J’ai également l’impression qu’il y a très peu de gestes de douceur ou tendresse entre les acteurs, comme s’il n’y avait pas de place pour la complicité. On s’embrasse, on se lèche, on se pénètre, mais on ne prend pas soin de l’autre.
Bien sûr il y a d’autres pornographies, mais j’ai l’impression que la grande majorité des films s’appuie sur les ressorts que je viens d’énumérer.

Evidemment j’ai rejeté cette pornographie scandaleuse en devenant féministe, je ne pouvais plus la supporter ! J’étais écœurée, alors que quand je regarde du contenu féminin/niste, j’ai une image magnifique de la femme et de son plaisir. Ou plus exactement des femmes et de leurs plaisirs, car elles sont toutes différentes, et cette diversité est géniale à voir. Pareil pour les hommes : chacun a des fesses, un dos, des mains, un sexe différents, une voix et un gémissement de plaisir propre.
Chaque personnalité a une profondeur, une réalité. Et une belle réalité, de celle qu’on aimerait vivre et on sait que c’est possible. Ça pourrait être moi, ça pourrait être mon voisin, et nous pourrions le faire… Ça me laisse rêveuse.

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Lucie Blush – Remember that one time?

Tout semble parfait dans le meilleur des mondes, mais non ce serait trop demander. Parce que malheureusement, la pornographie féminine/niste ne me donne pas envie de me toucher. Je prends vraiment plaisir à la regarder, mais un plaisir intellectuel : je me sens belle, forte dans mon sexe, mais je ne suis pas excitée. Enfin un peu, si je vois quelqu’un prendre beaucoup de plaisir ou jouir, j’ai le bas ventre qui me chatouille, mais c’est insuffisant pour aller jusqu’à déboutonner mon pantalon et y mettre la main… Alors que le bon vieux porno de papa, bien dégoutant, me fait remuer les hanches sans même que je m’en rende compte…. POURQUOI ?
Ma première réaction a été de me demander ce qui ne tournait pas rond chez moi, si j’étais vraiment une énorme perverse. Maintenant j’ai une autre approche : je crois que tout va très bien !

Je me suis demandé comment se formait l’excitation, quels étaient les mécanismes du désir.
Les premières images « olé olé » que j’ai vues ont été déterminantes ; elles montraient des femmes plutôt soumises, ou bien insoumises mais condamnables aux yeux de la société. Des femmes honteuses de leurs envies, mais qui n’arrivaient pas à résister à la tentation, et la honte rendait finalement la chose encore plus jouissive. Elles tombaient dans le vice, se pervertissaient, parfois sans même s’en rendre compte, pauvres petites créatures. J’ai intégré toutes ces représentations teintées de patriarcat et d’eau bénite, en y rajoutant quand même quelques touches personnelles liées à mon histoire. Car je suis convaincue que la formation des désirs se fait également en réaction à nos traumatismes : on érotise ce qui nous a marqué, ce qui nous a blessé, ce qui nous a terrorisé.

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Aurora Snow – BlackMonsterDicks

Mes évolutions récentes ne pèsent pas lourd face à cette culture sexuelle que j’ai développée, sciemment ou pas, depuis mon enfance.
J’ai donc ce fantasme de la femme-objet, naïve, sexuelle malgré elle, pervertie et malsaine par nature. Je suis très excitée par les femmes qui ont honte, qui sont gênées par leur plaisir, rougissantes d’avoir les cuisses qui s’ouvrent. J’ai honte pour elles, et donc pour moi, et ça décuple mon excitation. J’aime aussi voir des femmes attachées, la croupe offerte, avec les orifices rougis et dilatés. Prises par des doigts et des sexes à n’en plus finir, sonnées par cette surdose de sexe, vidées de leur force. J’aime quand elles se font arracher leurs orgasmes, ultimes preuves d’asservissement. J’aime voir des femmes se faire manipuler dans tous les sens par une poignée d’hommes, pour qu’à chaque fois elles se retrouvent emboîtées dans une nouvelle position, sans avoir leur mot à dire, tant que tous leurs trous restent accessibles et comblés. J’aime qu’elles soient déboussolées, avec un mélange d’incompréhension et de passivité dans le regard, alors qu’elles se font récurer le cul sans ménagement.

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Briana Banks – Brazzers

Mon imagination s’aventure gentiment dans le BDSM et le « kinky », qui semblent très en vogue en ce moment. Preuve que plusieurs femmes partagent mes goûts. À croire que nous avons toutes bien intégré notre place dans la société…
Je crois que ces fantasmes sont devenus d’autant plus forts en moi que je combattais mon statut de femme infériorisée, comme un outil de gestion de cette blessure de n’être qu’une femme dans un monde d’hommes, un moyen d’évacuer l’angoisse que ça suscite. Ou bien je me sens inconsciemment coupable de vouloir être l’égale de l’homme, puisque je n’ai pas été conditionnée pour… Je ne sais pas, peut-être un mix de tout ça. Je comprends les différents facteurs, mais j’ai du mal à saisir les causes/conséquences. C’est un nœud de sentiments et d’émotions emmêlés, c’est tellement plus important qu’une simple réponse à un besoin sexuel.
En ce sens, la pornographie est un outil formidable de compréhension de soi. Entre ce qui nous dégoute, ce qui nous excite, ce qui fait les deux en même temps, nous avons beaucoup de choses à apprendre de nos réactions face à du contenu pornographique.

Je pense aujourd’hui que la meilleure pornographie qui puisse être, en tant qu’outil masturbatoire, est celle qui a vocation à mettre en œuvre nos fantasmes. Ce n’est qu’un reflet de ces bouts d’âme qui nous dérangent, que l’on aimerait garder cachés même à nos propres yeux.
Bien sûr je me demande où devront aller ces femmes et ces hommes pour réussir à incarner parfaitement nos fantasmes, qu’est-ce qu’on ne va pas inventer pour toujours entretenir la « perversité »… Ma réflexion part dans plusieurs directions.

En attendant, je continue de regarder de la pornographie féminine/niste parce qu’elle me fait du bien au moral. Et de temps en temps, je me touche sur de la pornographie bien sale, qui me fait jouir autant que rougir, parce que c’est trop bon.

Image en une : Prescription: a good fuck – Erika Lust

5 commentaires Voir les commentaires

  • Très bon article, merci ! :)

  • Mille fois oui… Je suis la première à gueuler au sujet du harcèlement de rue, des frotteurs et des attouchements. Mais parmi mes tags préférés se trouvent « grope » et « chikan »… Ambivalence extrême et douloureuse, quand tu nous tiens.

  • Merci mille fois pour cet article, on se sent moins seule … Cela dit je suis en grand questionnement la dessus (ça frise même la torture du cerveau) donc je voulais savoir si par hasard tu avais trouvé des raisons, des solutions, ou du moins des pistes a suivre la dessus parce que ça me mine énormément.

    En tous cas ton article est une pépite et les références sont passionnantes. J’espère vraiment que tu vas me contacter car tu te doutes bien que c’est le genre de sujets dont je ne peux pas forcement parler, encore moins avec n’importe quelle féministe « lambda ».

  • Article très instructif sur la vision que les femmes et féministes peuvent avoir sur le porno.
    Cela m’a permis de découvrir ce qu’était le kink, lorsque nous avions parlé de ton article autour d’un Porn’o’Star Martini, je croyais que le kink était ce porno féminin/iste dont tu parlais; puis, en lisant ton article, je me suis aperçu que c’était tout le contraire.
    Je pense que ce mouvement dont tu parles, de vous retrouver excitées par cette pornographie que vous trouvez pourtant dégradante pour les femmes, tient de l’acceptation de votre part d’ombre. Il y a le porno feminin/iste, que tu trouves beau, intelligent, qui tire vers ce que tu aspires et qui te valorise en tant que femme et donc rassurant. Et il y a le kink, qui est à l’opposée de ce que tu souhaites voir mais qui fait pourtant partie de toi, « ta part d’ombre », celle qui est en contradiction avec ta nature et tes principes mais que tu ne peux ignorer car c’est en la connaissant et la reconnaissant que tu arrives à maîtriser cet aspect dans lequel tu ne te reconnais pas tout en y trouvant une forme d’excitation.

    Merci pour cette lecture.

  • Je comprends bien le problème…quand mon mec n’est pas dans le coin, j’ai découvert que j’adore me toucher sur des séquences de porno…en allant sur Pornhub, je me suis rendue compte que ce qui me faisait avoir d’énormes orgasmes c’est les meufs qui se prennent d’énormes douches de sperme plein la gueule (#bukkake ; #cumpilations). Jusque-là, je me disais que j’étais complètement dérangée mais, en fait, il y a sans doute des raisons…et dans le fond, qu’est-ce que c’est bon!

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