Quand Playboy ne met plus à nu, une page se tourne

Qu’on le veuille ou non, l’intégration de Playboy à la culture populaire ne s’est pas faite sous la seule impulsion de la libération des moeurs et de la revendication très sixties des contestations sociales. Oui, la revue témoigne d’un prestige intellectuel certain, il suffit de rappeler le nom des quelques plumes qui ont forgé son identité à travers les années (Norman Mailer, Nabokov, Vonnegut ou encore Kerouac !). Son créateur lui-même écrivait en 1953 dans son éditorial : « If you’re a man between the ages of 18 and 80, Playboy is meant for you. We enjoy mixing up cocktails and an hors d’oeuvre or two, putting a little mood music on the phonograph, and inviting in a female acquaintance for a quiet discussion on Picasso, Nietzsche, jazz, sex … ”. Mais trop intellectualiser reviendrait à oublier que Playboy, c’est avant tout l’incarnation de la liberté… adolescente.

L’effraction des lois parentales, la découverte de territoires nouveaux explorés au fond de sa chambre sous les draps, une petite dose de dangerosité polissonne sous forme de poster central. Une forme de contestation à la Salinger (L’attrape-coeurs fait fureur à la même période), épicée de formes généreuses et de courbes vertigineuses. Playboy, du temps des premiers nudies de Russ Meyer, a démocratisé le nu, il en a fait un symbole libertaire et warholien.

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Ce que raconte Playboy, c’est une certaine idée de la transgression juvénile, qui passe par le rapport du teenage à son corps. D’ailleurs, ce poster qu’on déplie progressivement, c’est un peu comme un strip-tease rituel, une fenêtre qui s’ouvre sur l’interdit, une autre façon de voir le monde…quitte à réveiller une zone jusqu’alors inconnue. Mais il faut croire qu’American Pie était, consciemment ou non, une oeuvre prophétique et délibérément générationnelle ! Dans le film de Paul Weitz, les quelques Hustler planqués dans le tiroir font pâle figure à côté du show de la plantureuse russe retranscrit sur webcam, porno-soft amateur pour jeunes voyeurs. Cette comédie potache l’annonçait : Pornhub a déjà gagné ! Dans les années qui suivirent, le flux d’images mouvantes à profusion n’ont fait qu’écraser le papier glacé. En 2015, nous apprenons donc par Hugh Hefner lui-même que Playboy, à partir de mars prochain, ne contiendra plus de nudité explicite dans ses pages, partie considérable de sa charte éditoriale pourtant. What the fuck ?

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Chef exécutif de la compagnie, Scott Flanders témoigne au New York Times de la situation de crise de la revue et de la nécessité de se renouveler, rapport à cette bataille qu’elle aurait perdue face à l’impact démesuré de l’industrie pornographique : « That battle has been fought and won. You’re now one click away from every sex act imaginable for free. And so it’s just passé at this juncture”. D’abord en avance sur son temps, la revue ne parvient plus à combattre l’évolution de la culture sexuelle et ne parle plus à une audience connectée, le lapin seul conservant son aura évocatrice. En souhaitant valoriser du « sex-positive female« , Flanders a pour ambition d’attirer un public nouveau, moins propice à la crudité, l’essentiel à ses yeux demeurant le journalisme d’investigation et la qualité graphique de cet objet pop, telle la qualité de ses illustrations.

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Mais virer les boobs alléchants et autres entrecuisses forestières dans Playboy, ce n’est pas comme fermer un club olé-olé. Playboy est une date dans l’Histoire de la presse américaine. Retirer l’explicite des seins arrogants et des toisons dorées, c’est amputer le New Yorker de ses élégants crobards pince-sans-rire, c’est purger Cosmopolitan de ses velléités hype ou Vice de ses assonances satiriques. A la place, nous y trouverons des photographies plus implicites, du « PG-13 » simili-provocateur qui oppose plus intensément encore les intentions d’Hefner de celles d’un Larry Flint. Cory Jones, l’un des responsables éditoriaux, précise quant à lui que la Playmate mensuelle devra désormais être « accessible » aux collégiens, d’où la nécessité d’être prude et non pas crude. Déjà en baisse de distribution depuis sa création – à raison de 800 000 exemplaires contre plus de cinq millions il y a trente ans ! – Playboy est donc condamné à devenir un ersatz de FHM et de ses indénombrables revues softcore.

Comme le dirait ce lecteur rigolard du AV Club: « So…It’s like Maxim for old people no ? ». On ne peut guère dire mieux. De là à laisser tomber Playboy pour Le Tag Parfait, il n’y a qu’un pas.

 

 

 

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