Hommage à la reine Candida Royalle

Long Island (New York). Candida Vadala s’est éteinte hier à l’âge de 64 ans. Depuis plusieurs années, elle souffrait d’un cancer des ovaires. Pour l’industrie du porno, elle n’avait qu’un nom, celui d’une reine : Candida Royalle. Débarquant dans le business en 1975, soit deux ans après la sortie de Derrière la porte verte (« L’odyssée de l’espace du sexe » – dixit la critique de l’époque), Candida illustre aux côtés de femmes comme Marilyn Chambers, Linda Lovelace, Vanessa del Rio, Serena et Sharon Mitchell l’ère du « porno-chic » – expression que l’on doit au New York Times – ou Golden Age of Porn. La décennie du LSD, des Mitchell bros, des parodies cul-tes de Bill Osco et des expérimentations très avant-garde de Gerard Damiano.

Suite à son premier rôle dans The Analist, la charmante Candida ne quittera plus la Grosse Pomme et va durant 20 ans jouer dans une soixantaine de X aux titres éloquents : The Ultimate Pleasure (1977), The Liberation of Honeydoll Jones (1977), Blue Ecstasy in New York (1980), Outlaw Ladies (1981)…Sur les tubes, on dégote quelques extraits de ces instants vintage qui raviront les connaisseurs. La beauté ferme de la performeuse a la goût spermatique doux-amer de cette décennie,  et son corps fait désormais office de spectre érotique, chavirant la mélancolie.

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Tout au long des années soixante-dix, seules quelques irréductibles féministes du mouvement « sex-positive » comme Camille Paglia se sont avouées pro-porn, percevant en ce nouveau mode d’expression fustigé une part non négligeable de la révolution sexuelle. Porte parole, Candida s’est faite pionnière en devenant dès 1984 réalisatrice dans une industrie régie par les poignes masculines, via la création de sa maison de production Femme Productions, qui fusionnera avec Adam & Eve en dans le courant des années 90.

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Les connaissances qu’elle a acquise en étudiant à la New York High School of Art and Design lui ont permis de développer en avance un sens certain de la sensibilité esthétique, qu’elle mettra à profit derrière la caméra. Si Angie Rowntree a pris le pari en fin de millénaire de démontrer l’intérêt féminin pour le porno en proposant Sssh.com, c’est grâce aux dix-neuf films de cette  » véritable pionnière » considérant le porno comme la continuité politique d’une libération sociale. En tant que femme, Candida refuse la dictature du cum-shot caractérisant la domination masculine, mise tout sur l’authenticité de l’émoi sexuel et la crédibilité des émotions. « L’industrie a finit par respecter le fait que je sois la première pourvue d’une vraie vision et d’une compréhension de ce qui est progressivement devenu le couples-market » – dira-t-elle.

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D’une décennie à l’autre – nous entrons désormais dans l’époque de la coke, d’Amber Lynn, de Karen Summer et de Tracie Lords – Royalle s’affirme aux côtés de ses collègues Annie Sprinkle et Nina Hartley (qu’elle fait jouer dans le très primé Sensual Escape) comme une féministe engagée, ces trois soeurs symboliques élaborant une nouvelle façon de concevoir la porn culture : le feminist porn. C’est alors en toute logique que l’actrice deviendra un membre de l’association militante Feminists For Free Expression.

Elle inspirera au fil des années par son activisme Courtney Trouble, les productions de Shine Louise Houton, celles de Lorraine Hewitt, Erika Lust et Tristan Taomino, tout un courant en somme du « feminist porn » contemporain mais aussi du mouvement queer. A ce titre, Joanna Angel déclarera à son propos, en terme d’épitaphe, qu’ “elle a bâtit la route pour toutes les femmes œuvrant dans le porno, et plus globalement pour tous ceux qui shootent du porn à New York. C’est une grande perte pour l’industrie. Son héritage et ses films vivront éternellement« . Rien de plus signifiant que de préciser qu’elle fut membre de l’American Association of Sex Educators : ses leçons libertaires, les futures valeurs sûres d’une contre-culture bientôt démocratisée les ont apprises comme il faut, et des réalisatrices actuelles comme Ovidie ou Lucie Blush poursuivent consciemment ou non sa perception des choses. En plus d’être plastique, la connaissance qu’avait l’actrice de la sexualité s’étendait de la sociologie au scientifique. L’année dernière, ses nombreux travaux effectués pour le Institute for the Advanced Study of Human Sexuality lui avaient valut de décrocher un Doctorat en Human Sexuality.

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A propos de Royalle, il y a également cette histoire qui m’attriste : cette femme cherchait, au-delà de l’indépendance du « sexe faible » au sein d’un monde hardcore, quelque chose d’universel. Tout au long de sa vie elle fut en quête d’une mère qui l’a abandonnée quand elle n’avait que huit mois…et qu’elle n’a finalement jamais retrouvée, puisque cette mère est morte, elle aussi, d’un cancer des ovaires. Dans les grandes histoires de la porn culture, il y a en des petites – souvent tragiques – qui sont tout aussi importantes à nos yeux. On recherche sa mère biologique comme on recherche son identité et c’est là la raison du grand combat, qu’il soit idéologique, psychologique, culturel, sexuel. C’est cela que signifie le mot « héritage » et rien d’autre. Puisse Candida, passée de grand nom du blowjob pour fappeurs à artiste fracassante – et in fine MILF  terassante – trouver, a minima, la paix là où elle est, pas si loin des grosses patounes perverses de Russ Meyer. Vous savez, cet autre précurseur féministe, as des nudies dorés de la porn culture…

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