Le strip-tease de Jamie Lee Curtis : l’art de l’agacement

L’une des plus belles séquences du cinéma de James Cameron n’est pas une scène d’action. Ni, à proprement parler, une scène d’amour. On y perçoit davantage une furieuse sexualité, plutôt que cette douce sensualité charnelle qui fit claquer la main de Kate Winslet contre la vitre. Et la féminité y est plus sauvage que les femmes à débardeurs qu’affectionne tant Big Jim, de Sarah Connor à Michelle Rodriguez. Pour ainsi dire, il est ici question d’un véritable climax. Mais climax par lequel la décharge de flingue, l’explosion et la sensation dynamique seraient purement…organiques et orgasmiques. Cette séquence, c’est celle du strip-tease de Jamie Lee Curtis dans True Lies.

Jamie Lee est une immortelle, passée de scream queen charmante des slasher movies des seventies à MILF galactique. On surnommait Cyd Charisse “the Legs” mais je pense que la fille de Janet Leigh mérite bien plus ce beau surnom. Quand Jamie Lee fait son numéro de charme à son mari dont elle ignore la présence (l’initiateur de ce fantasme déviant, masqué dans l’ombre), c’est comme si Cameron avait voulu moderniser de façon sexy les comédies musicales à la Gene Kelly par l’atomisation typique du blockbuster. En quelques minutes cette triste mère de famille devient une tueuse et ses jambes un fusil-mitrailleur. Vêtue de sous-vêtements sombres, elle incarne la métamorphose du frêle moineau à la blanche robe en veuve noire. Ses pattes sont impressionnantes et, capturant ses envies les plus polissonnes, elle arrache la tête de l’homo erectus. L’orchestration de cette scène unique est millimétrée et chaque plan fait augmenter le désir. Tchak-thak-tchak. Comme si le chargeur d’un flingue se vidait et te bousillait le palpitant. Avec, dans le rôle de Terminator, l’impériale Jamie Lee, une femme forte comme Cameron sait les écrire. Ce rêve éveillé, un théâtre des ombres et lumières, est de ceux que font les cinéphiles en songeant aux starlettes hollywoodiennes de la grande époque. Curtis y est aussi grande que Rita Hayworth.

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Si cette scène est essentielle c’est parce qu’elle représente le strip-tease parfait. Ce strip-tease, Laurent de Sutter en parle dans son nouvel essai paru aux éditions Le murmure, le fortement récommandé Striptease : l’art de l’agacement. L’indéniable poursuite de cette sorte de quête métaphysique qui tient tant à l’auteur. La métaphysique de la chair, au-delà et à travers les apparences, les corps, les mouvements, les âmes de ceux qui ont construit cet imaginaire, et des actes qui en sont les prégnants symboles. Est donc racontée l’histoire du strip-tease et la multitude de paradoxes dont il fait état au fil des générations. Entre nudité, censure, proximité, inauthenticité, lubricité populiste, velléités esthétiques, subversion et intégration finale à la culture la plus mainstream. Du music-hall au New Burlesque de Dita Von Teese. Des Folies Bergères à Demi Moore.

De Sutter ne cesse alors de mettre en évidence ce langage de la contradiction. Art de l’effeuillage, le strip tease n’est pourtant à l’origine qu’un dévoilement du cache-sexe : le corps est finalement plus habillé que dévoilé, et la coloration scandaleuse inhérente à la prestation cache mal la pudeur forcée qui régule alors l’acte. Le strip-tease est alors le geste de la dissimulation. Par-là même, cette absurdité illustre le statut du teasing : celui d’un spectacle absolu, c’est à dire factice, rince-l’oeil comme trompe-l’œil. Puis durant les années cinquante, par le biais du Crazy Horse l’on parle désormais de Neuvième Art. L’érotisme est prestigieux, les vêtements de l’effeuillée sont des oripeaux de soie, la masturbation n’est plus seulement physique mais intellectuelle. On a le droit de regarder un corps quand ce corps est une oeuvre d’art. Ce corps, même par l’abstraction du jeu des ombres, continue d’éveiller puis de “tuer le désir”, Le mâle est son éternelle victime. Consentante. Obsédée, guettant un corps qui n’est que “spectacle”, qui n’est qu’une projection de nos fantasmes et rien de plus. De fait, selon l’auteur, “là où il y a art, toute érotique disparait – dans la mesure exacte où un corps représenté peut cesser d’être un corps, et devenir pure image, pur système des signes”.

Langage des extrèmes, le strip tease deviendra, après son virage vers la pornographie à partir des années soixante, un strip tout court. Les nouvelles Salomé furent les go-go girls et la nudité plus que jamais offerte… mais plus que jamais interdite. Table-dance et lap-dance augmentent la frustration inhérente au dénudement, monstration totale d’un fruit qu’on ne peut pas croquer. Pour de Sutter, il y a entre le spectateur et la stripeuse “l’abîme séparant le monde terrestre de l’excitation du monde divin des fantasmes qui le nourrissaient”. Frontière infranchissable symbolisée dès l’invention du G-String à la fin des années 30. S’illustre par ce mince bout de ficelle cette volonté d’offrir de la poudre aux yeux, du “déshabillage-agacement” : la perfection de la strip-teaseuse est indéniable et inaccessible, son corps montré et caché, et son statut demeure celui d’une  “demi-déesse en lévitation parmi les mortels”. Pourtant, au détour d’une pluie de paillettes, d’une grandiloquence kitsch ou d’une bouge malfamé, l’Eve ressemble vite “à une caricature, à une esquisse, [qui] tourne sur une musique bruyante ou prétentieuse tout en ôtant un string brillant sous les éclairages sombres”. Il n’y a qu’un pas pour que la transcendance touche du doigt la facette la plus grotesque de l’entertainment bon marché.

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L’art de l’agacement par cette succession d’images troubles et d’icones historiques fait penser au numéro extra-sensuel de Jamie Lee. La justesse photographique, instaurant un climat brûlant et une atmosphère mystérieuse, renvoie à ces démonstrations artistiques d’antan où les lumières bleutées caressaient les corps dévêtus. Mais persiste une attente interminable, un suspens fatal : comme si une bombe allait exploser, de ces bombes qui constituent les blockbusters américains. Plus que jamais l’on comprend le sens du terme composé “déshabillage-agacement”, le spectateur quêtant entre frustration et excitation débordante un bout de chair qui ne se dévoilera pas. C’est “seulement” un strip-tease, pour ainsi dire un équilibrage mathématique des sens et une juste composition picturale des formes. Un “système de signes” impeccable puisque l’on se régale assez avec ce que notre regard peut dévorer, comme si chaque image était à la fois l’objet d’une transgression et un mécanisme savamment huilé. L’image est chiadée et le cadrage précis : Cameron se fait metteur en scène d’un burlesque contemporain bien budgeté.

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L’idée géniale est que cette séquence ne finit pas en acte sexuel. Schwarzy, incarnation par excellence du bloc de béton mâle au dard mastoc, demeure insatisfait en ses vélélités fornicatrices. Comme nous autres. Il a assisté à un spectacle et n’est que le public. Logique puisque “l’enjeu du striptease était de fournir aux spectateurs une illusion de proximité et de disponibilité, qui était pourtant niée dans le moment de son affirmation”. Spectacle d’une déesse allant, avec ce mélange de vulgarité signifiante et de grâce totale qui fait l’art de l’effeuillage, jusqu’à lécher la barre phallique, celle-là même qui transforme la femme en ange lévitant au-dessus de nos têtes. Entre suggestion distanciée et geste explicite de l’obscénité, amusement infantile et fantasmagorie céleste, James Cameron a tout compris au strip-tease. Demeure l’eros quand demeure un zeste de pudeur. Un voile pudique plaqué sur des jambes de rêve et des sous-vêtements noirs comme la nuit.

L’agacement est total. Comme l’est le désir. Et en transformant une housewife pataude en reine d’un soir et maîtresse de l’érotisme, Cameron honore les vertus libératrices de ce précieux agacement et nous en rappelle le pouvoir à la fois cathartique et profondément subversif. À savoir que :

Le problème de l’agacement est son caractère contagieux : le tease réclame une réaction, le tease est un stimulus dont on connait le point de départ, mais jamais le point d’arrivée; il est une sorte de premier véhicule, mettent le monde en branle en direction de l’excitation -une excitation toujours susceptible de se propager (…) [or] il n’est rien que [les autorités] redoutent davantage que le déséqulibre de l’être que l’excitation provoque, l’envie de dérailler.

 

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