Nous sommes tous dans American Pie

American Pie fait partie de cette lignée de teen movies ambivalents, dont l’iconographie promotionnelle sue le sexe…a contrario du rendu final qui, en vérité, est des plus pudiques.

En effet, quand bien même il est un héritier revendiqué des Porky’s et autres campus movies (la nudité peut y être généreuse comme dans Animal House), cet énorme hit de la fin 90s boucle une décennie de manière plus romantique que potache, au risque d’en décevoir beaucoup et d’en surprendre plus d’un. Ce qu’on pourrait percevoir comme de l’hypocrisie (peut être un chouia ?) est surtout à mettre sur le compte d’une mythologie bien particulière, celle du film pour adolescents. Breakfast Club en serait l’exemple-concept, pour le cas qui nous intéresse : présenter les pires stéréotypes avant de déconstruire, peu à peu, la machine. Le plat qu’on nous sert n’est pas le même que sur la photo, et c’est très bien comme ça. Même twist pour American Pie, souvenez-vous…

On nous promet un déluge de cul, le récit de quelques losers en soif de chattes… et finalement, nous tombons sur l’une des séquences finales les plus sensibles du genre. Une fleurette d’une candeur presque enfantine, où le dépucelage de Vicky (Tara Reid) se fait tout en douceur et maladresse, développant une émotion fort éloignée des fulgurances crasses ultérieures. En somme, voilà l’idée : American Pie propose deux mondes. Celui, outrageux et irréel, du fantasme porno. Et celui d’une réalité sentimentale appuyée, notre réalité, LA réalité, un réel pathétique où l’on jute dans une tarte, mais aussi un réel essentiel où l’on se réalise par son rapport avec l’autre.

Comme preuve de ce détachement symbolique, une scène évocatrice. LA scène. Au milieu du récit. Nadia, l’étudiante slovaque qui s’est incrustée chez Jim se détend dans la chambre de ce dernier, spectatrice malgré elle d’un public de loups baveurs. La webcam capte l’ensemble et ce qu’elle filme a tout du grand spectacle. La belle dame se déshabille et affiche une poitrine incroyable. Sûre de ses charmes, elle commence par feuilleter l’une des lectures favorites de Jim, un numéro de la cultissime revue Hustler, crée par Larry Flint. Climax de ce rêve éveillé, elle se touche gentiment, progressivement, amoureusement. De l’autre côté du miroir, les ados, ceux du film et ceux dans la salle (petit jeu de reflets méta), hurlent à faire s’écrouler les murs. Eux aussi commencent à taquiner la bête. Durant ce court instant, trop court en vérité, nous sommes tous Stifler. Notre rire est gras. Notre comportement est potache. Mais nous ne ressentons aucune honte. Stifler, comme le prouvera le quatrième opus de la saga, est quelqu’un que nous aimons. Pas un modèle, mais pas un anti-héros non plus. Peu importe qu’en cet instant nous bavions comme lui. Tous deux, nous sommes de jeunes obsédés, la bite au garde à vous et le verbe fier. Tous deux, nous assistons à quelque chose… qui ne peut pas exister.

Rien n’y est plus grand, ou plus con que la vie

Weird-Science

Car American Pie, ce n’est pas Hé mec ! elle est où ma caisse ? ou Sex Trip. L’intérêt du film ne vient pas d’un humour décomplexé, des élans burlesques d’une farce démesurée, du paroxysme de l’incongruité. Rien de tout cela. Le monde dépeint, malgré ses airs de sitcom US proprette, est le nôtre, les personnages ont de l’épaisseur, et, en prenant chair sous nos yeux puisque devenant peu à peu moins crétins qu’ils n’y paraissent ou moins superficiels, ils démontrent que le coeur du film tien avant tout en cette caractérisation plus maligne qu’il n’y parait de quelques dadais libidineux. Rien n’y est plus grand, ou plus con que la vie. Une envie d’authenticité. Or, la masturbation de Shannon Elizabeth n’a rien d’authentique. En ces temps de porno crypté, de VHS usées et d’internet boiteux, elle représente le fantasme ultime. Faux, de A à Z. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle est filmée. Elle devient alors actrice d’un film dans le film, d’une fiction pure et dure, elle n’existe que pour l’objectif. Elle est un produit culturel. Une idée plus intéressante qu’il n’y parait. Cette Nadia est la femme parfaite, crée de toutes pièces par un public d’insouciants pervers. Son corps est fabuleux. Ses actes n’ont aucun sens si ce n’est l’excitation. Elle ne vit alors que pour ça. Jouer à être l’élément fondamental d’un songe mouillé. Elle vit dans son univers virtuel, les autres vivent devant leur écran, la contemplant, ne pouvant y toucher ou la combler, comme le prouvera le retour de Jim au bercail. Ce à quoi nous assistons, c’est au parasitage du vrai par le faux. Rien n’est laissé au hasard : c’est la lecture d’Hustler qui assure ce parasitage, ouvrage peuplé de personnages, d’icônes incarnées, de vignettes sexuelles construites de toutes pièces.

Un procédé scénaristique qui nous renvoie alors dans les années quatre-vingt. Plus précisément, vers ce teen movie délirant qu’est Une créature de rêve, parallèlement adapté en série télévisée sous le nom de Code Lisa. John Hugues y contait avec force ingrédients satiriques la réalisation d’une fantasmagorie: deux puceaux qui inventent dans le moindre détail une sirène des temps modernes. Une femme numérique. Une playmate, comme celles qui se glissent entre les pages des magazines cochons. Son organisme est fait de pixels, son anatomie est prodigieuse, elle est l’objet de toutes les pensées coquines. Voici le film que nous rejouent inconsciemment, une décennie plus tard,  les protagonistes d’American Pie.

McLovin, ce héros

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Moralité ? D’une époque à l’autre nous sommes restés les mêmes. Nous autres, ados voyeurs et fantaisistes. Nous ne sommes pas les acteurs ou résultats d’une croissante misère sexuelle, plutôt les consommateurs et prodigueurs de fantasmes inusables. Ces fantasmes font partie de notre réalité. De notre vie. Pornographie, rêves humides, pensées polissonnes éphémères. Comme Jim et ses potes, nous créons chaque jour notre propre fiction. L’un des derniers grands teen movies en date, Supergrave, fait état du même constat. L’oeuvre commence sur une énumération de tags bien pornos. De tags parfaits. Et se termine…en bromance totale. Le seul de la bande à avoir tiré un coup (dans les deux sens du terme !), c’est McLovin. McLovin, seul et unique, fantasme absolu, film dans le film, faux qui parasite le vrai, cliché merveilleux qui met à mal l’authenticité.

McLovin n’existe pas. Pas dans cette réalité. Il n’est qu’un pseudo. La mise en images d’un rêve face au cheminement réaliste de deux paumés amateurs de porn.

En fin de compte l’histoire se conclue toujours de la même façon. Entre potes. Et le quotidien, comme le fantasme, poursuit son chemin.

 

 

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