Le Bon Fap

Dans le cabinet du docteur : Première Consultation

À des ventre à ventre, à des corps à corps, à du va et vient, encore, encore…

Mieux que le Dr Moreau, il était le Dr Beausir. L’idole des jeunes, et surtout des jeunettes: adolescentes trop innocentes, frimousses juvéniles tournant joyeusement écarlate en décryptant les métaphores sucrées du gynéco, filles pures en quête de délice des sens. Tu as quinze ans ? Hummm, intéressant. Comme un Barry White qui aurait partagé la chicha avec Snoop Doggy Dog, le Doc était ce mélange de playboy charismatique et de branleur nonchalant, ne demandant qu’amour tout en prêchant les vertus du vice et du vit, tendance Gainsbarre. Assurant son flow comme un alcool pétillant qui coule dans un verre, passant de rime en rime comme l’on enlèverait un par un les habits d’une jouvencelle, sa musique était comique, ironique et érotique. Une sorte de farandole pour sales gosses.

Je te ferais passer l’oral sur ma fleur de mâle / Viens réviser, oui viens réviser… / Révise tes mathématiques en mesurant ma trique !

Car cette Première Consultation est un jeu d’enfants : on se délecte des grivoiseries et des grossièretés à l’instar du gamin qui découvre ses premières lectures pornos tout en continuant à jouer au docteur avec la voisine. D’ailleurs quand ce premier album en solo sort, le chanteur n’a que vingt-deux piges, bloqué entre les murailles de la banlieue et la prison dorée du showbiz. En 96, inverse de 69, Skyrock devient Skylove, voire Skyfuck. Dans sa bouche, le cul retrouve ses vertus à la fois subversives et tentatrices. L’amour d’un côté, l’entremêlement joyeux des corps, et de l’autre un foutu bordel: le gris-Paris loin des Caraïbes, l’atmosphère pesante des nids à crack, la France désastreuse des femmes au foyer battues par leurs maris beaufs.

Tu perds la cadence, manque de puissance / C’est à moi qu’elle pense, quand tu l’offenses / À mes reins en acier, vitesse TGV / Je vais dans les coins ou tu n’as jamais été…

Confronter l’auditeur à ce panorama maussade d’une absolue justesse, constat politique au sens premier (la vie de la cité, ou « téci »), c’est lui faire comprendre qu’il n’y a rien de choquant, en parallèle, à blasonner les copines en les appelant « salopes ». Le temps n’est plus à la Fessée de Brassens, le vocabulaire s’est actualisé, la poésie est urbaine et les mots sont fleuris. Ce sont autant de bouquets offerts à des partenaires particulières et imaginaires, qui sont avant tout les auditrices, première cible du parolier. Le rap français a rarement été aussi complice de son public, pas seulement révélateur des haines enfouies et des colères retenues, mais source de sensualité libérée, rayon de soleil offrant, entre les blocs de pavés, un peu de prose gauloise cochonne et rigolote en plein milieu de la sinistrose. Le docteur est l’abeille qui vient lécher ton miel.

Des fois, j’me crois dans la brousse au Viêt-Nam / Alors comme les cainris, j’opère au Napalm / Sur ces dames / Glisse ma langue et ma lame / Des maris jaloux accompagnent leurs femmes…

Un chanteur comme Orelsan en sait quelque chose : il est très difficile de mettre en mots la tringle sans sombrer dans la facilité. Les tubes de Première Consultation sont olympiques car leur fluidité est aussi évidente qu’une masturbation. Le Gynéco a tout pigé au langage de l’amour, qui est à la fois un amusement collectif, une tristesse individuelle, une audace et un rêve impossible. La première consultation du titre est une crainte féminine, une appréhension organique, elle renvoie à la peur de son corps, enveloppe fragile offerte à un regard étranger, et le Doc sait parler à son jeune public, traitant avec nostalgie et bonhommie de la première fois, des émois sexuels. Non pas de la fille-objet mais avant tout de la fille inatteignable et énigmatique, c’est à dire toutes les Vanessa du monde. L’excitation naît de là, de ce mix entre la fantasmagorie et le témoignage personnel, entre Casanova des HLMs et retour à la réalité. Les exquises cochonneries profanées ne sont pas sans rappeler le truculent Eazy E. et son culte Gimme that nut. Un sexe west coast qui sent le vécu, entre le tapin sale et la femme divine de papier glacé.

Aimer, et faire aimer, c’est planer. Ces instants d’élévation où la discrète tristesse se mêle à l’inconscience sont précieux…le groove californien, celui des nymphettes sexy et chaleureuses, épouse en permanence la vérité triviale du plaisir solitaire prodigué dans un appart trop froid. À la même époque, la hoodploitation (Boyz’n’the hood, Menace II Society, New Jack City, Friday) délivrait un identique discours générationnel, entre humour dumb à la Chris Tucker, sons chatoyants, besoin vital de pécho…et versant tragique du microcosme bitumé. Entre deux pirouettes à base de petite mort (des gémissements en intro) Doc Gynéco n’hésite pas à menacer de se foutre en l’air. Pour de bon. Comme Patrick Dewaere, celui-là même qui jouait avec ses valseuses.

T’es belle comme une doudoune que je viens de dépouiller / Tu me dis la vérité pour mon confort-sécurité / Cet hiver je te donne du sexe, en attendant l’été / C’est pour elle que je dérape et que mon rap sent la fleur / J’ai rangé mon jeu de frappe et ma pince monseigneur…

Comment écrire une romance qui ne soit ni fleur-bleue ni trop macho ? Sur un rythme envoûtant, entre la douceur pop et l’implacabilité du timing rap, le docteur nous fait partager ses excursions diverses à la recherche du triangle doré : branlettes sous la couette et autres visions de Paradis, propositions coquines aux MILFs taquines, déclarations d’amour incongrues, fantasmes avoués et désirs épicés. Rien d’agressif ou de trop implicite, juste un cœur ouvert et un pantalon baissé, la trique offerte et au garde-à-vous. Entre la candeur du premier flirt et l’aisance du partouzeur libre, les mots sont autant de coups de rein jamais assénés façon trash mais portés avec vigueur et délicatesse. Ecouter le Doc dans sa chambre d’ado, c’est laisser la porte entrouverte pour que le paternel s’offusque de ces allégories fondantes sentant bon la tchatche et la teuch. Il y a dans ces jeux polissons un grand romantisme qu’évidemment les vieux ne peuvent pas comprendre, puisqu’il est plus que jamais une histoire de langage moderne, de rimes nouvelles, à base de taspés, de meuf, de baise, de bites en beats. T’es ma salope à moi, girl j’suis love de toi…

Contaminé le soir, j’me réveille pour crier / Après avoir rêver de totale nudité / Vapeurs humides, suaves et chaleureuses / D’expériences sadiques, de plaisir maléfique / De tétons mordillés, de cambrures et de volupté…

Le docteur marche tranquille dans la ville, esquive les civils et reste le patron du style. Au royaume de Booba, ses fantaisies croquantes sont toujours d’actualité. Elles semblent éternelles. Il était le Doc Gynéco. Faut respecter, comme les taspés.

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