Sugar, Sugar : au jardin des délices

Oh, honey, oh, sugar, sugar !

C’est un chewing-gum que l’on mastique, que l’on lèche, que l’on savoure, un délice sucré qui caresse le palais, une friandise qui enchante. Son nom rappelle l’adolescence et ses bonheurs éphémères. Le bubble-gum pop.

Le bubble-gum pop, c’est cette mini-vague musicale psyché qui a ramené sur la plage autant d’arcs-en-ciel, de chants emplis de félicité, de peace and love. Dans le courant des années soixante, de nombreux groupes, citons les Turtles, Animals, Sondells, Crystals et autres Searchers, vont chanter l’amour et la vie. Les titres sont éloquents : Happy Together, Crimson and Clover, I think We’re Alone Now, Love Potion Number 9… Chaque morceau respire le sexe, et ce par le biais d’un art de la subtilité quelque peu potache. Ohio Express chantonne gaiement Yummy Yummy Yummy I got love in my tummy ! et tout le monde a pigé le message. La compréhension du sous-entendu grivois laisse vite la place à la mouvance frénétique des gambettes.

Une seule envie, un seul besoin, une nécessité centrale : se retrouver et s’aimer, pleurer l’amour ou le sublimer, par le biais de refrains pop en diable, entêtants comme l’appel matinal à la masturbation. Se conjuguent pêle-mêle les parfums saisissants de la romance insouciante, l’idylle estivale, le moelleux de l’herbe sur laquelle on fait l’amour. Le câlin qui éclôt du bonheur et qui annonce l’air de rien le désespoir à venir, le chagrin d’amour. Une indéniable allégorie : la douceur des années soixante est également une douleur, et ces plaisirs partagés ont du mal à masquer l’horreur des orgies sataniques de Charles Manson.

Mais revenons-en à nos prairies.

Au milieu de cette ronde, on trouve les Archies. D’emblée, un véritable fantasme en fait, puisqu’il s’agit d’un music band composé de personnages de dessin animé (ceux du Archie Show, dérivé des comics Archie) dont la voix centrale est celle de Ron Dante, lequel a commencé sa carrière au sein d’un groupe-rock parodique : The Detergents. Dès le départ, c’est une musique qui cultive le faux semblant. Dante a un certain sens de la dérision (rappelons pour les fans du Marquis que l’un des hits des Archies se nomme Justine), son groupe est factice, et l’érotisme est celui d’un cartoon pour enfants. Rien n’est vrai, n’est réel que le plaisir de bouger son corps.

L’un des plus gros succès du bubble-gum pop fut donc leur plus grand tube : Sugar Sugar.

Rien que le nom est érotique. Le sucre, c’est la sucette de Gainsbourg. La fameuse sucette à l’anis que beaucoup de culs-bénis jugèrent trop amère à leur goût. Les subtilités du palais ne sont pas données à tout le monde. Sugar Sugar débarque en 1969, ce qui en dit déjà long sur le potentiel sensuel de ces mélodies attrayantes.

You are my candy girl…

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Ce Sucre, ce n’est pas tant ces bonbecs aux effluves de marie-jeanne mais les parfums de la fille aux lèvres généreuses. Le clip animé de Sugar sugar est une réécriture du conte de fées, version hippie. Le prince charmant est un teenager qui va savourer la douceur de la bouche féminine, toute offerte et éveillant les désirs. Le bougre se transformera en crapaud, dansant, délirant sur guitare, sautillant, raide dingue ! Il faut le voir, regard de gros pervers à l’appui, balancer un biffeton en douce à la « kiss seller » pour que cette dernière l’embrasse sur la joue.

France Gall, fantasme en blond, pourrait être cette jouvencelle candide qui s’offre aux gentils garçons, garçons gentils mais quelque peu pervers. La fille, très coquine, est une friandise : « honey honey » l’appelle-t-on pour réclamer satisfaction. Une façon de dire « chérie » mais aussi « miel », ce miel dont l’homme est friand, parfum féminin qu’on hume sur le cou frêle de la gente dame et gelée qu’on imagine couler sur les lèvres de la sexy lady… Mais l’esprit reste bon enfant.

Un bisou sur la joue, en attendant la suite, plus osée, qui ne saurait tarder…

I know how sweet a kiss can be!

Le morceau en lui-même est une joyeuse copulation, il est circulaire, sa structure épouse l’image d’un mouvement fluide et hypnotique, comme le balancier d’une horloge. Pas plus de dix lignes de paroles différentes, juste un tempo obsédant auquel répondent des sentences courtes et bien choisies, emplies de doubles-sens. Ces paroles que l’on susurre à l’oreille de la taquine en échangeant du plaisir. Plus le morceau progresse, plus le message devient explicite, le fantasme devient réalité (kisses, and REAL ONES! précise l’écriteau), et, tandis que le bon gars se métamorphose à l’envi, il ne s’agit plus de poutoux dans la cour de récréation. Maintenant, ça devient sérieux. Le Jeannot lapin-coquin se lèche les babines. Tout comme le chien fou-fou, dont la gueule respire l’extase. En rut, le bestiau.

Il va bien se régaler.

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I’m gonna make your life so sweet, yeah, yeah, yeah…

L’érotisme douceâtre des Archies renvoie – dans le même contexte historique – aux travaux picturaux de Mel Ramos. Membre fondamental du pop californien, ce dernier a consacré la majorité de sa carrière à la réappropriation du super-héros (Marvel et DC)… et à celle d’une certaine littérature érotique. Influencé par l’un des fondamentaux culturels de la décennie, à savoir le Playboy de Hugh Heffner, Mel Ramos transfigure en peintures les playmates les moins farouches et les intègre au paysage publicitaire contemporain. Le message est clair. Cet art commercial qu’est le pop de Warhol, celui de la boîte de soupe, met sur pied d’égalité la culture du sexe et les supermarchés, répondant tous deux à une offre massive par une accessibilité et une omniprésence indiscutable. Mais plus que cela, le corps féminin est une sucrerie dont on se délecte.

Les femmes dénudées sortent de l’emballage des barres chocolatées comme elles sortiraient du gâteau d’anniversaire d’un sénateur. Leurs courbes se mélangent aux contours du logo Coca-Cola. Elles deviennent des Snickers ou des Mars qui font saliver et que l’on dévore à pleines dents. Elles ne font plus qu’un avec la gourmandise, les pépites de chocolat sont des seins que l’on croque et notre bouche rêve de leur voler un baiser et de mordre dans cette alimentation délectable. Les bunnies de Mel Ramos sont des candy girls… voyeurs intégraux, nous goûtons du regard leur sucre de crème glacée. Nous ne serons jamais rassasiés.

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You are my candy girl! And you got me wanting you…

On a beaucoup critiqué le peintre pour cette vision de la femme-objet, qu’on déguste puis qu’on jette une fois consommée. Or, il ne faut pas oublier qu’au centre de sa démarche se trouve l’icône Wonder Woman. Femme qu’il peint et qu’il immortalise, femme-symbole et femme-démiurge, triangle d’or sacré, toute-puissance combattive et autoritaire dont les formes parfaites confèrent à l’entité divine. La femme est une autorité qu’on respecte, le territoire de l’interdit et des désirs. Elle est au-dessus du tout. On la rêve en secret. Et tant pis s’il faut taxer un dollar pour tomber amoureux.

Archies et Ramos visent une même destinée, le sensualisme. La célébration des sens au-delà du discours intellectuel, au-delà des concepts, au delà de la théorie. L’œil qui jouit avant tout ! De là découle le charme de cet univers très Scooby-Doo où le plaisir nait de peu de choses finalement, d’une atmosphère cheesy, d’un charme désuet. Et comme les demoiselles de Playboy, les corps se dévoilent partiellement : mini-jupes, jambes agiles, déhanchements sexy… Oubliez le sens des mots, privilégiez les sens ! Laissez-vous bercer par les sonorités, embrassez, offrez-vous aux baisers, oh sugar sugar…

A l’instar de ce clebs sous LSD, on se trémousse, on agite la langue, on se libère de toute contrainte, ne comptent plus que sexe et pop. Ce bruit, POP !, comme un pot de miel qu’on ouvre avant d’en savourer le délicieux contenu. En bonne compagnie. Evidemment. Et la danse ne peut aboutir qu’à une chose : ce SLURP ! bruyant que fait la langue du cabot quand, n’en pouvant plus, il lèche généreusement la seule, l’unique, vendeuse de bisous. La suite de l’histoire, on la connaît…

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Pour your sugar on me, honey! Pour your sugar on me, honey!

Cette excitation ado, traversée de visions enfantines (comme si les personnages jouaient au papa et à la maman), c’est celle qu’on éprouve au premier flirt. Le bubblegum, c’est l’arme de mastication de l’ado, l’explosion de saveurs en un coup de dents, mais c’est aussi quelque chose que l’on s’échange avec son / sa partenaire lors de fougueux baisers. Cette sensualité sortie d’un rêve humide, d’un rêve lumineux, d’une vignette estivale où la chaleur du soleil et celle du contact entre deux corps…

Like the summer sunshine pour you sweetness over me!

Allez. C’est l’heure du dessert. L’orgasme absolu. On se déchaîne. C’est parti. Tous ensemble !

Pour your sugar on me, oh, yeah !
Pour your sugar on me, honey !
Pour your sugar on me, baby !

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