Le Bon Fap

Danton Eeprom : « Ma musique est un catalyseur »

Dans la BO idéale de nos moments de dérive en bout de nuit en tête à tête avec le vice, Danton Eeprom s’est toujours placé en excellente position. Depuis ses débuts au milieu des années 2000, à aujourd’hui et la sortie de son second album If Looks Could Kill, Danton n’a eu de cesse d’entretenir cette atmosphère sensuelle, tendue et délicieusement décadente, proposant à qui veut bien l’entendre, les clés de ses obsessions. On est allé à sa rencontre, histoire de partager un verre entre deux Eurostar.

Il y a eu pas mal d’aller-retour pour faire If Looks Could Kill. Comment s’est passée la genèse de ton album ?
L’histoire c’est que je m’étais fait assez discret entre le premier et le deuxième album. Beaucoup de gens ont raconté des salades comme quoi je me serais perdu ou j’aurais fait un burn-out. La vérité c’est que j’avais juste envie de faire autre chose, de refaire le plein de sensations fortes. Je pense que l’embourgeoisement n’est pas quelque chose de très bénéfique pour la musique et pour la création en général.

Tu t’étais embourgeoisé ?
Quand tu commences à prendre un rythme de DJ qui tourne, qui joue régulièrement, tu te retrouves dans une espèce de confort. Le fait d’être discret ça fait que tu sors un peu des news, tu te fais oublier, les gigs se font plus rare, tu te retrouves alors dans une sorte de dénuement. Tu n’as plus une assemblée de gens qui te pompent le dard en permanence et tu as un peu moins de moyens. Et c’est là que tu peux te permettre d’essayer de revenir avec quelque chose de brillant, de fort, pour voir si ça tient le coup. Pour voir si tout ça n’était pas juste qu’un feu de paille.

Quand est-ce qu’on sait qu’un album est fini ?
Il y a plein de moments où tu dis aux autres que ça y est, il est fini, mais tu sais au fond de toi que ce n’est pas le cas. Tu en as juste marre en fait, tu as envie que ça s’arrête. Je l’ai fait plein de fois, j’ai failli le faire pratiquement un an avant qu’il sorte. C’était une mouture de l’album, il aurait pu sortir comme ça si on avait été moins regardant. Mais à un moment donné, tu surpasses le truc… Je pense qu’au fond de toi, tu sais quand c’est fini. Tu le sais vraiment.

Il n’y a plus de doutes ?
Non, aucun, tu es content de tout et puis surtout tu es vidé, tu n’as plus rien à donner. Après c’est personnel, ça dépend de ce que tu as envie de donner. J’ai été élevé avec le mythe du deuxième album, difficile et casse-gueule ; du coup je ne voulais pas le rater.

Comment tu démarres un morceau ?
Ça dépend beaucoup du contexte. En général, ça part souvent d’une obsession ou d’un rêve, récurrent ou pas. Je rêve beaucoup, j’ai un imaginaire qui est assez fourni. Le plus gros de mon boulot consiste à essayer de capter sur du papier ou en fredonnant des trucs, en enregistrant, en ayant des trucs sous la main pour ne pas oublier les choses que j’imagine ou qui m’apparaissent.

Tu as une façon assez particulière de susurrer, à mon sens, des saloperies à l’oreille. Est-ce que tu peux me parler de ta voix ?
(Rires) Oui, j’aime bien susurrer des saloperies à l’oreille des jeunes filles. C’est tout. Tu veux savoir quoi ?

Comment ça te vient ?
Je pense qu’il ne faut pas se raconter des salades, la musique club c’est quelque chose qui sert, pour moi, à rapprocher les gens, à leur donner envie de s’attraper. Donc j’aime bien l’idée d’en faire un catalyseur. On en revient encore à cette espèce de lubie, d’obsession un peu cachée, un peu honteuse. C’est une manière de les faire sortir, de les partager. Ça devient assez drôle parce qu’on en vient à faire des espèces de fantasmes collectifs qu’on va vivre dans un club ou pas. Après, tu peux le voir de manière détachée, avec beaucoup de second degré. C’est comme ça que je le vois au final.

Danton Eeprom Fabien Breuil

Tu disais dans une interview que cette voix-là, c’était la voix de quatre heures du matin.
Ouais, la voix de Barry White de quatre heures du matin.

Il se passe quoi chez Danton à quatre heures du matin ?
Je ne sais pas, j’ai toujours eu l’impression qu’il y a toute une génération qui se met dans un état pas possible à chaque fois qu’elle entend la voix suave de Barry White. Il y a aussi cette espèce de brume un peu mystérieuse autour de ces disques de Détroit. Par exemple Adonis – No Way Back ou les classiques de Trax Records, ça sent les caves un peu moites, les trucs pas très catholiques. C’est aussi un hommage, un clin d’œil à cette époque-là qu’on fantasme. Le son est basique, la production borderline… C’est assez brut de pomme. C’est un hommage, mais aussi une continuité, parce que je trouve qu’il y a encore beaucoup de choses à faire avec ce son-là. Donc oui, tu balances une voix grave, sur un beat un peu dégueu, ça réveille des choses.

Tu te créés une sorte de personnage au final ?
Complètement. Un alter ego, c’est quelqu’un qui va te permettre de faire des choses à ta place, qui va pouvoir avoir des travers que tu ne peux pas avoir de par ton sang, ton éducation, ton background… Enfin plein de raisons à la con liées à la société, surtout en France. Quoi que non, en Angleterre aussi il y a beaucoup de principes et du coup ils se retrouvent à se faire fouetter dans des caves, habillés en latex. Comme quoi… C’est une manière de faire sortir des choses un petit peu salaces qu’il ne faut pas enterrer, dont il ne faut pas avoir honte. C’est quelque chose que j’enterrais plus quand j’étais jeune, je ne savais pas trop quoi en faire. La trentaine aidante… C’est un peu bateau, mais tu te dis merde quoi !

On n’ose même plus parler aux gens dans la rue ou dans les clubs de peur de passer pour une espèce de freak ou de vicelard. On est devenu complètement parano de ces trucs-là. Il y a des gens qui le font avec plus de facilité mais le consensus général est : tu parles à un inconnu dans la rue ou dans un club de manière assez frontale, tu vas passer pour un fou. Alors qu’au final, non, on est tous pareil, il suffit de trouver la personne compatible et partager des trucs. La musique peut être un catalyseur pour ça, c’est pour ça que je le fais en grande partie.

Ta musique est très sensuelle, sexuelle, quelles sont tes véritables obsessions ?
Je vais pas faire un reproche, mais je trouve que globalement les gens ne sont pas assez en accord avec leur corps, avec leur sexualité. Enfin je trouve qu’ils pourraient l’être plus. Il y a tout un tas de barrières qui ont été enlevées selon les époques, qui ont été remises, raccourcies, rallongées, les modes ont changé… C’est comme les papes. Il y a des papes conservateurs et des papes plus ouverts. Pour les générations, c’est pareil. Certaines sont plus coincées du derche que d’autres.

Tu trouves qu’on est une génération de coincés ?
Je trouve que ça pourrait être beaucoup mieux. Je n’ai jamais aimé la musique à message, la musique politique, pour moi ça a toujours été un truc d’évasion, très mental, pour oublier ce qui s’est passé la journée, changer d’univers. Avec les beats, les basses, les fréquences, le corps est au centre de cette musique. C’est pour ça qu’elle me fascine. C’est pas ma musique préférée parce que je viens de la pop, mais j’ai une fascination pour la musique dancefloor parce qu’elle parle à ce corps primitif, primaire. Ça fait du bien de revenir au contact de ces choses-là, si on peut les nuancer avec un peu d’esprit c’est encore mieux. Un bon dosage entre le corps et l’esprit qui permet à quelqu’un de se dire : « Oh et puis merde j’en bois un de plus », « Oh et puis merde je vais la voir », « Oh et puis merde je vais danser »… Tu vois ? Le déclic.

Sur ton dernier album il y a le titre Femdom, sur le précédent il y avait The Feminine Man… C’est quoi ton rapport avec les femmes ?
Je sais pas si je peux l’expliquer tout de suite là… (Rires) Mon rapport avec les femmes est assez… Il est très… Il est assez… Il est multiforme, il est très, très complexe ! J’ai été élevé par des femmes. Mon rapport aux femmes est… C’est compliqué comme question ! C’est intéressant mais le problème c’est qu’un mec qui dit « J’aime les femmes, j’aime les femmes » ça devient le cliché d’une espèce d’homme à femmes, ou un womanizer qui va aller de conquête en conquête, alors que non, c’est pas ça.

Il n’y a peu d’artistes qui vont avoir, au travers d’un morceau, un positionnement androgyne tout en assumant une certaine “masculinité”. Je trouve qu’au final, rares sont les artistes en musique à se mettre dans une position de faiblesse, soumis.
Voilà. J’ai une grande admiration pour les femmes et je trouve que la société est dominée par la gente féminine. De manière très subtile, mais elle l’est tout de même, il ne faut pas se leurrer. C’est un sujet assez fascinant, elles font mine de nous laisser un peu les rennes tout en ayant les manettes derrières. Je pourrais en parler toute ma vie de ce rapport là, il est super intéressant à développer, il se voit sous différent angles.

The Feminine Man porte beaucoup l’influence de Chloé, je l’ai composé avec elle. On était en studio et elle me dit « Bon alors, tu as l’instrumental, tu veux que je chante sur un truc ? » Je lui réponds « Ah non, j’ai rien fait, je voulais qu’on fasse un truc tous les deux. » Du coup, on s’est retrouvé à converser de nos sexualités sur un morceau. Je lui ai mis une voix qui la rendait masculine, moi je me suis mis une voix qui me rendait féminin, on a essayé de jouer avec ça et on s’est vite retrouvé dans une espèce de trouble qui nous correspondait. C’était vraiment charnel et à la fois sensuel, proche de nous, ça marchait. Femdom c’est plus un petit clin d’œil, un jeu de rôle.

Tu répètes d’ailleurs de manière mystérieuse : « six hundred ways to get high”…
« Get high » c’est pas nécessairement se défoncer, c’est juste prendre son pied, partir au septième ciel. Je préfère ça. Il y a beaucoup d’imagerie un peu salace, qui devient limite un peu drôle, on parle de cire chaude… J’aime bien faire des méli-mélo un peu troubles.

Même les paroles ne sont pas très distinctes...
On ne voit pas très bien où on est, c’est le bordel, c’est l’interzone. Avec les hommes et les femmes c’est ça. Un jour on fait ça, un jour elles font ça… Toute notre vie… La société tient en équilibre comme ça, un peu brinquebalante.

Lea Seydoux American Apparel

Léa Seydoux pour American Apparel

Et pour All American Apparel ?
Ça c’est encore autre chose ! Ça va paraître prétentieux, mais je voulais faire mon Lemon Incest. Mais en même temps c’est pas juste une espèce de coquetterie, il y avait un fond derrière. Aujourd’hui, je trouve que l’imagerie soft porn utilisée par American Apparel pour ses fringues de sport est hyper choquante. Ça ne me choque pas personnellement, j’aime bien, ça me fait plutôt rire, mais je sais que ça va traumatiser des générations de gens, ça peut créer des situations potentiellement dangereuses, illégales… En fait, j’ai l’impression que depuis un petit moment, les gens qui sont aux rennes de la mode et de la photographie de mode ne sont pas des gens qui aiment les femmes.

Le patron d’American Apparel a eu des problèmes avec ça.
Oui, mais à la rigueur, lui il ne s’en cache pas.

Il se branlait devant les journalistes aussi
Ça te dérange pas si je me branle pendant qu’on fait l’interview ?

Ahah… Et il a failli faire couler sa boîte parce qu’il y avait trop de procès pour harcèlement sexuel…
Il est tombé sur des nanas plutôt open et d’autres qui ont – à juste titre – complètement pété les plombs. Je trouve ça fascinant qu’une marque qui a pignon sur rue joue complètement d’une imagerie soft porn et s’en tire avec une pirouette et qu’en plus tout le monde adore ça. C’est pour faire de la gym ces putains de fringue, merde !

C’est fascinant et du coup All American Apparel c’est devenu la petite histoire d’un mec qui craque sur une nana qui a ce look, qui est filiforme, qui pourrait avoir quatorze, seize, dix-huit, vingt… On ne sait pas. Et lui il a un petit peu de bouteille et il se laisse attraper parce que la nana est prête à jouer.

Tu utilises des tempos assez lents. C’est une manière pour toi de faire respirer la musique, de laisser parler les choses ?
De plus en plus, oui. J’ai commencé avec des tempos assez effrénés. Je sais pas si c’est une question de maturité, c’est un peu con mais… De plus en plus, je trouve qu’on peut être beaucoup plus intéressant sur des tempos très, très lents. Tout en imitant les tempos plus rapides, comme sur American Apparel, parce que c’est vraiment les tempos house, mais pris au ralenti. En général, personne ne s’en est plaint, au contraire. Je trouve que ça donne des danses beaucoup plus sensuelles.

Un 110 bpm peut être particulièrement vicieux par exemple.
Les mecs à 110 maintenant ont l’air plus vicieux que les mecs à 120, mais peut être que dans dix ans c’est ceux qui seront à 80 qui seront plus vicieux et on sera tous à 110. J’en sais rien. C’est marrant parce qu’il y a des labels comme La Dame Noir qui, volontairement, limitent le tempo des sorties qu’ils font. Ils n’imposent rien à l’artiste, à part le tempo : pas plus de 105, 110… A mon avis, d’ici dix ans, ils seront à 80. Après, ça permet aussi de mettre en valeur les moments où tu énergises, où tu mets des tempos plus rapides pour pouvoir bouger. C’est la corrélation des choses qui créé l’énergie, c’est pas une finalité en soi d’être lent.

Si tu devais définir ta musique en tags pornos, ce donnerait quoi ?
J’ai fait une série de tools sur mon label Fondation qui s’appelle Beat Porn et tous les titres, tous les différents épisodes, sont nommés après des tags porno. Le premier c’était Muff Dive et… BDSM, des trucs comme ça. J’ai toujours trouvé les tags fascinants. Pour ma musique, je vais t’en sortir des beaux : teen, shaved, creampie. (Rires)

Le vice est total si on associe les trois.
On est bien ?

On est pas mal ouais.
Je suis généreux, je suis comme ça.

TheUpperFloorKink

Avec ton imagerie et ce qui se dégage de ta musique, je te verrais plus comme une sorte de maître BDSM dans The Upper Floor chez Kink. Qu’est-ce que tu en penses de ça ?
Je ne sais pas ! Je t’avoue que c’est quelque chose que je connais, mais qui n’est pas encore rentré dans ma vie. C’est vrai que j’ai pu jouer de cette imagerie-là, mais même dans Femdom c’est du jeu de rôle, mais tout ça c’est du fantasme, c’est pas du vécu. J’aime bien l’idée et c’est peut être quelque chose que je découvrirai plus tard dans ma vie. Le bondage. Pourquoi pas ? Je suis open.

Tu es un mec qui regarde du porno ?
Ouais, ça me déplaît pas. A titre documentaire, oui, pas mal. (Rires).

Tu regardes quoi “à titre documentaire” ?
Je prends tout comme source d’inspiration. L’état d’une société à un point P, un jour J, il faut observer tous les paramètres. Je regarde beaucoup la télé, mais la télé de merde, tu vois ? Pour moi c’est important, c’est un instantané de la société à un moment donné. Dès que j’arrive en France, j’allume ma télé pour voir ce qui se passe.

L’état du porno est un bon indicateur de la santé d’une société, qu’elle soit américaine, anglaise, française ou globale. Il y a des esthétiques différentes, il y a des modes, des courants… Pour parler un peu en détail, je suis assez content qu’on soit sorti de ce porno débile des années 90 pour arriver sur des trucs à la X-Art qui sont un peu mieux foutus. Il y a beaucoup plus de liens que ce qu’on croit avec “la vie normale”, c’est pas juste un truc dégueulasse, c’est vraiment intéressant sociologiquement.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
Des choses qui vont avoir trait avec ce que je vais jouer en club. J’ai découvert un mec qui s’appelle Sidney Charles, que j’aime beaucoup, qui fait des productions très old school… Mais avec une valeur ajoutée très 2014, super bien. Un Australien qui s’appelle CosminTRG. Là, récemment, je me ré-intéresse aussi à Border Community. Sinon, pour me détendre, Cocteau Twins. En ce moment en Angleterre il y a une espèce de revival de la house commerciale du début des années 90. J’aimais bien Technotronic, Crystal Waters et en ce moment des trucs comme ça ressortent, c’est intéressant. Il y a des trucs à prendre et beaucoup de trucs à laisser. Encore une fois, je mets la téloche, je regarde des chaînes de clips et… Si je prends un morceau bien sur quinze, j’ai gagné ça.

On peut te trouver où à quatre heures du matin ?
En général, tu me trouveras soit dans mon studio, en pleine forme, ou dans un DJ booth, pas forcément en train de jouer, plutôt accoudé en train de discuter à côté. Ou alors sur mon vélo, un train de rôder pour aller chercher des bières ou faire je ne sais quoi.

Photos par Fabien Breuil

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