Derrière le rideau vert, deuxième partie

On est partis avec Guilhem couvrir le week-end d’une troupe de neuf rejetons de Gengis Khan, neufs potes de notre âge aux neuf zéros sur chaque compte. Non loin de Budapest, perdu en pleine campagne, là où se niche sur les hauteurs d’une colline un étrange manoir baroque, théâtre de débauche et de décadence.

(cet épisode fait suite à la première partie publiée précédemment)

Samedi, Eyes Wide Shut

Posés à l’appart à envisager un futur incertain qui devrait rapidement débarquer, on attend le signal qui indiquera la présence de notre chauffeur dans le secteur. Pendant ce temps, les préparatifs vont bon train au manoir, la soirée s’appelle Eyes Wide Shut, et c’est pour ça qu’on est là. Le chauffeur arrive, un des gardes du corps d’hier, la vingtaine, une armoire normande sur pattes ; on monte, on pose pas de question. Sa Golf GTI noire rabaissée démarre et on s’accroche au siège. Sa conduite est plus que sportive, on fonce dans les rues de Budapest comme au grand prix de Monaco. Une fois sur l’autoroute, il pousse la sono qui beugle de l’eurodance et appuie franchement sur le champignon. On file vers le manoir à 200 à l’heure en lançant des appels de phares pour écarter les malheureux manants qui pourraient nous barrer la route. Je repense à hier, je pourrais crever à faire 15 tonneaux dans un ravin que ça me serait bien égal, et c’est à ce moment que résonne dans la campagne la reprise d’Hotel California par les Gypsie Kings. À supposer que la mort nous fasse signe dans un virage mal négocié, au moins on aura du style si quelqu’un a l’idée de filmer. Contre toute attente, on arrive entiers.

Toujours cette tension palpable sur place, Monsieur 10 000 femmes (un des organisateurs, ex “hardcore star” hongrois, du type cerveau planqué dans les pectoraux) nous adresse même pas un regard, bon esprit. C’est Patrick qui nous accueille, toujours ce même sourire, et nous emmène derrière les cuisines goûter le dîner royal du soir préparé par un restaurateur français expatrié à Budapest. Vins d’exception, cuisine parfaite, on est comme des coqs en pâte, la corruption a du bon surtout quand elle touche la corde sensible de la gastronomie française, notre fierté retentit dans les assiettes. On discute bouffe et bonne chère, on se fait arroser, on se marre, on s’en fout des filles de tout ça, ça n’a plus d’importance quand on se fait péter la panse.

Le temps est doux, on mange tout ce qui passe et on est vite cuits, justement c’est ce dont on avait besoin pour couler entre les murs et se glisser entre les regards. En haut, les filles se préparent pour la soirée Eyes Wide Shut, elles sont dix-huit, moins deux qui ont disparu dans les fourrées on ne sait pas trop comment. Guilhem en profite pour aller prendre quelques photos. Il revient cinq minutes plus tard, la queue entre les jambes, l’organisation nous fout encore des bâtons dans les roues, c’est compliqué cette affaire. Patrick nous rassure, on aura ce qu’il faut. Alors on continue à trinquer et à planer, plat après plat, de délices en douceurs. Mais les choses s’accélèrent.

Iván les bons tuyaux, l’autre collègue hongrois, annonce que le groupe en est au dessert. Patrick nous emmène à l’étage par une porte dérobée, on passe d’un coup du calme à l’effervescence. Elles sont toutes en train de se préparer, d’ajuster leurs sous-vêtements, entre shooting et pálinka pour se motiver. Des popsi à pleurer de partout, des boobs à croquer, je me bloque à l’écart verre de Lynch-Bages en main, j’observe le défilé des filles, pas malheureux dans mon coin. Je resterais bien une éternité à contempler ce petit manège, plaisir d’adulte comme être calé dans les loges du Crazy Horse. Y a de la punci1 dans l’air, ça me plaît. Quand tout ce petit monde semble prêt, branle-bas de combat, on s’aligne, on se met en place. Je croise sous sa capuche le regard de L. qui m’envoie un petit coucou mignon, je me liquéfie.

Plus loin l’orchestre classique prépare le terrain pour l’arrivée du défilé, tout colle au film de Kubrick, c’est impressionnant. Puis elles descendent une par une l’escalier, on espionne le tout de l’étage en évitant de trop se faire cramer. Toutes devant nos comparses de la biture, elles ôtent leur cape, dévoilant une partie de ce qui a motivé leur voyage . Ils applaudissent, le boss entame une danse locale et tout le monde est heureux. L’organisation peut souffler. On est au milieu de nulle part, des actrices X masquées s’exhibent pour un groupe de potes sponso par Visa Infinite, déguisés et masqués, on scrute tout ça au milieu d’animaux empaillés, tout est normal et on en oublie un peu qu’on n’est pas censés croiser ces types.

Parano dans le manoir

Les filles sont reparties je sais pas trop où, j’ai zappé un épisode, les mecs remontent l’escalier, j’envoie des signaux d’alerte à Guilhem : c’est la panique. On part se cacher comme on peut, c’est-à-dire face à un mur blanc… Je ne sais pas si le danger est réel, mais on a une ligne de conduite qui est de rentrer de Buda en vie, donc on se faufile comme on peut, on se cache derrière des poteaux, c’est absolument pas crédible mais je crois que les mecs s’en branlent, ils sont partis à la chasse aux petits culs. Ce foutu manoir est trop grand, on se perd, on retrouve plus la porte dérobée. C’est la merde. On croise un type, encore un coup de pression furtif, on baisse la tête. On tente une porte au hasard et par miracle c’est la bonne, direction fissa notre base secrète sur la terrasse.

Et il se passe quoi maintenant ? Les filles sont finalement retournées dans le salon principal où deux djettes peu vêtues envoient du son, ça se passe bien à en croire le nombre d’allers et retours vers les chambres. Le ratio a doublé, alors ils profitent doublement. Nous on est installés autour de notre table ronde, et comme on n’aura pas de quoi se rincer l’œil car pour nous les orgies ne sont toujours pas au menu, on continue à se mettre bien derrière ce satané rideau vert qui nous gâche la vue. Patrick nous fait apporter du Hennessy XO, le groupe commande une nouvelle caisse de Redbull, on fume un cigare en pensant à DSK dont l’affaire vient d’éclater sur nos timelines, ils dansent sur du R’n’B, on flotte total au-dessus de tout ça, même Monsieur 10 000 femmes commence à se détendre, ce qui serait cool car il commençait un peu à nous saouler, feu le cogneur de culs hongrois.

Pendant ce temps-là, y en a un qui commence à énerver l’organisation, c’est le pimp roumain qui s’est incrusté à la party et qui fait monter les prix de ses filles, un type un peu baraque en survet vert, la classe. Le type s’est caché dans les fourrés ou derrière un Hummer, va savoir, sûrement avec ses autre copains qui ont embarqué les filles volatisées en début de soirée. Il vient mettre la pression depuis un moment, car c’est lui qui contrôle les Roumaines sur le territoire hongrois. Nos gars les envoient gentiment chier et un sympathique « c’est un barbare, on va l’enculer » fuse dans l’air. Pourquoi pas.

Le brouillard s’épaissit

Côté spectacle, la fête bat son plein et les enchères montent pour savoir à combien va partir la djette, qui n’était pas forcement venue pour finir à quatre pattes, mais quand les billets pleuvent, le client est roi. Ils sont tous ronds comme des queues de pelle, un des serveurs chante comme un clown ivre des « House grappa ! House grappa ! ». On accepte à condition d’avoir du Redbull dedans. Finalement on saura jamais le fin mot de l’histoire de ce nouveau cocktail démoniaque, le serveur étant trop pété pour connecter ses derniers neurones. Plus loin, on entend des claques, une des filles s’amuse à gifler à la bûcheronne Monsieur 10000 femmes qui fait semblant d’être impressionné et se marre comme un fou. D’accord. Les choses se brouillent un peu, on capte de plus en plus mal les ondes, plus que des parasites et des bribes de conversations nous parviennent. Des filles passent nous rejoindre en titubant, la sueur au front d’avoir trop aimé, quand retentit dans l’atmosphère « Alors On Danse », tube qui a traversé les frontières pour atterrir dans ce domaine perdu et réchauffer une dernière fois la piste aux colosses.

Le petit matin pointe doucement son nez et les premiers rayons de soleil rebondissent sur les cadavres des bouteilles. Les filles se sont évaporées par magie, les dernières sont sur le départ. Notre groupe qui continue à jouer avec leurs capes et leurs masques, passe piquer des clopes à Guilhem ; pas de question, donc pas de réponse, il vaut mieux en rester là. Ils partent dans leurs chambres, on en profite pour aller voir ce qu’il reste du salon qui nous était caché. Les reliquats d’une fête bien arrosée jonchent le sol, sous l’oeil stoïque d’une hyène et d’un singe empaillés. On traverse ces ruines entre capotes intactes et canettes de Redbull éventrées, il n’en reste plus une goutte, ces types sont des ogres. En traînant nos pieds au manoir dans l’attente d’un éventuel chauffeur, on découvre une fille allongée près de la piscine, des masques par terre, des cigares écrasés, signes d’une orgie qui n’a pas tellement dégénéré. Ils sont droits dans leurs bottes ces bonshommes, rien ne bouge.

Les derniers survivants vont prendre la route, on négocie nos fonds de poche contre un chauffeur tombé du ciel et on repart dans le matin avancé vers Budapest. Le ronron de la voiture berce nos souvenirs de plus en plus vaporeux, le sommeil nous appelle. On passe à deux doigts de se prendre une voiture en contre-sens mais on fait confiance à notre bonne étoile pour nous déposer dans les bras de l’appartement.

Une chimère sur orbite

Enfin sur place, on s’endort, Budapest est une chimère sur orbite, loin des regards et de la morale. L’argent paye les fantasmes, concrétise les rêves qui arrivent sur un plateau d’argent. La vie en milliards, c’est du sur-mesure calibré selon ses désirs, c’est vivre dans le parc d’attraction de ses envies.

De notre point de vue périphérique, difficile de savoir ce qui se tramait dans la tête de ce groupe de potes, s’ils considéraient les filles comme des éléments du décor ou comme un service. Cette parenthèse d’un week-end, loin de leurs familles et de leurs responsabilités, ne semble qu’à moitié assumée : ils se sont offusqués du fait que les filles n’aient pas leur propre chambre ou qu’il n’y ait pas deux savons par salle de bain… Des signes qui ne trompent pas.

Et qui es-tu finalement, party girl ? Prostituée ? Escort ? À mi-chemin entre les deux, l’une ou l’autre selon l’heure ? Ne serait-ce pas le comportement de tes clients qui change ton statut ? Des parties fines de Berlusconi aux plateaux de tournages en passant par Budapest et ses orgies, à quoi tu penses quand tu changes de partenaire ?

On revient à Paris avec ces interrogations en suspens, on est quand même tristes de lâcher cette opulence et cette facilité pour nos petites vies d’un seul coup bien ternes. Sans argent, tu n’embarques pas sur porn star airlines, tu n’as que ton écran pour pleurer.

1Chôtte en hongrois

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