Anoushka : « Le porno mainstream se focalise sur la pénétration »

Avant d’être réalisatrice et productrice de porno éthique, Anoushka est une vraie cinéphile. Elle s’inspire entre autres de Wong Kar-Wai et de l’âge d’or hollywoodien pour nourrir son travail, qu’elle veut esthétique, sincère et léger. Avec le lancement de son site « Not a sexpert », à la fois vitrine et espace d’échanges, elle entend bouleverser la sphère du X.

Comment êtes-vous venue au porno ?
J’ai étudié l’histoire de l’art, le cinéma, la communication et le marketing ! Un travail de directrice de production chez French Lover TV m’a fait rencontrer Ovidie, une pionnière du porno féministe. J’ai eu envie de réaliser mes propres films, avec les mêmes valeurs, mais ma patte. Finalement, cette carrière est un hasard et une évidence : j’ai toujours parlé de cul naturellement avec mes amis, aimé raconter mes anecdotes et débattre de ces questions. Mon entourage me soutient dans mes choix. J’ai la chance d’avoir une famille ouverte d’esprit et pas puritaine. Mes parents sont un peu des hippies, d’anciens soixante-huitards assez libres qui m’ont toujours incitée à faire mes expériences, dans les limites du raisonnable. Ils sont fiers que j’apporte une vision constructive du X.

Quelle définition en donneriez-vous ?
Pour moi, le sexe est formidable et la pornographie est un art, un moment de partage où l’alchimie entre les personnages est essentielle. Il s’agit d’apprendre à connaître son corps et celui de l’autre, à se connaître, à communiquer. La pornographie peut être un outil pédagogique. Il faut l’expliquer aux jeunes et non l’interdire comme le veut la Ministre Laurence Rossignol.

Quel porn regardez-vous ?
J’en consomme peu… L’Empire des sens d’Oshima m’a initiée au genre érotique quand j’étais jeune : j’ai été troublée par la construction des protagonistes, par leur passion dévorante et le traitement de la luxure jamais trash. J’ai ensuite essayé de regarder du porno mainstream avec mon copain de l’époque, mais je n’ai pas accroché. C’était tellement surjoué ! Plus tard, j’ai découvert le porno féministe, Ovidie, Erika Lust et le studio JoyBear Pictures. Je me suis davantage retrouvée dans ces films, plus doux, authentiques, qui font monter le désir au travers de l’ambiance, et dans lesquels un réel soin est porté à l’image. Ce sont souvent les femmes qui valorisent l’esthétique et ne montrent pas que du cul.

Quels sont les défauts du porno mainstream actuel ?
Globalement, le porno grand public est machiste, parce qu’il reflète la société. Il se focalise sur la pénétration. On commence rarement un film par un cunnilingus. En revanche les fellations sont reines. Les femmes sont objetisées. Le sexe est souvent déshumanisé et on oublie à quel point il est exceptionnel. On a perdu l’habitude de regarder la sexualité d’hommes et de femmes de tous les jours, parce que le marketing est plus fort que tout. Par ailleurs, comme Ovidie le montre dans son documentaire Pornocratie, les tubes ont en partie tué l’industrie. Ils ont rendu le porno de plus en plus accessible et le public fainéant. La logique du profit pousse à produire plus et plus vite, ce qui a un impact sur la qualité des histoires et participe à la disparition des dialogues. Néanmoins, il y a de la place pour tout le monde et je ne vais pas décrier ce porno. Je veux au contraire m’en servir pour montrer qu’il existe des alternatives, d’autres normes qui s’inscrivent dans la parité. Moi je souhaite montrer le plaisir de la femme sublimé tout autant que le désir de l’homme.

Comment décririez-vous vos productions ?
Elles sont réalistes, authentiques, tournées en équipe réduite, sans pression, « comme à la maison », ni mécaniques, ni séquencées. Je m’attache à l’intime et aux détails, en passant du temps sur les préliminaires et les orgasmes crédibles. Montrer la pénétration est intéressant, mais pas central. Je souhaite saisir un porno du quotidien auquel on puisse s’identifier. L’image, la lumière, le body art tiennent aussi un rôle central dans mes films. Dans Papillon de Nuit que je suis en train de monter, j’ai filmé une scène de fellation en contre-jour. J’ai utilisé la lumière pour découper les parties du corps et faire monter le désir. Mon but est de surprendre et de (me) faire plaisir. Je propose un porno ouvert à tous, où les femmes ne sont pas montrées comme des bouts de viande et les hommes comme des beaufs.

Jetez-vous des ponts entre le cinéma tradi dont vous venez et le cinéma X ?
Je reprends les codes du septième art. J’aime beaucoup les cinéastes asiatiques, en particulier Wong Kar-Wai. Il y a Alejandro González Iñárritu, Xavier Dolan et Gus Van Sant dont les esthétiques m’inspirent. Et le cinéma classique, John Cassavetes avec ses personnages toujours dans l’urgence. Je lui rends d’ailleurs hommage dans Gloria, un film que Canal Plus va diffuser en septembre 2017. La phase de préparation de ce long-métrage a duré six mois, sur la base d’un storyboard. J’ai d’ailleurs tourné un plan-séquence en travelling, en m’inspirant de ce qu’a fait Gaspar Noé dans le clip Protect me From What I want de Placebo.

Quel est le pitch de votre film Gloria ?
Gloria fait référence à ma vie, comme la majorité de mon travail ; j’aime parler de mes fantasmes, de ce qui me touche. L’héroïne, Gloria, mène une vie standardisée aux côtés de Mathieu, son compagnon, avec qui elle n’a jamais eu d’orgasme. Partagée entre son désir d’émancipation et la compassion qu’elle éprouve pour son copain, elle commence à consulter une kinothérapeute. La spécialiste lui conseille le sexe comme catharsis. De cette quête intime se dégage une question : légèreté ou gravité, quel est l’état qui colle le mieux à la condition humaine ?

Pourquoi avoir lancé le site « Not a sexpert » ?
J’avais envie de montrer mon travail. « Not a sexpert » est une maison pour mes films. J’y diffuse des petites fictions autoproduites et thématiques que je complète par des interviews-jeux des acteurs, avec leurs conseils, leurs anecdotes intimes, leurs visions. Par exemple, Avec ou sans toi, qui met en scène Julie Valmont, traite de la masturbation féminine, et Papillon de nuit, avec Mia Wallace et Doryann Marguet, de BDSM. Mon but est d’apporter un regard sur une problématique et pas de donner de leçon, d’où le nom « Not a sexpert ».

En 2017, est-ce difficile de réaliser du porno quand on est une femme ?
Il y a eu de grandes avancées, notamment grâce à des pionnières qui se sont donné les moyens de réussir. Mais tout est plus difficile pour les femmes que pour les hommes. De nombreux tabous persistent autour d’elles et du sexe… Il faut évoluer avec son temps ! Les femmes sont libres de leur corps et de leurs choix. Elles doivent s’investir dans le milieu, amener leur fraîcheur et leur légèreté. Ce serait dommage de laisser le porno aux mains des hommes qui en offrent une vision unilatérale.

Être féministe, c’est quoi ?
Ce n’est pas un gros mot ! Tout le monde devrait être féministe. Pendant longtemps, je n’osais pas le dire. Aujourd’hui, j’en suis fière. Pour moi, ce n’est pas une opposition entre les hommes et les femmes. C’est essayer d’obtenir la parité, c’est aimer les hommes au point de vouloir être au même niveau qu’eux.

À quoi ressemblera le porno du futur ?
Les réalisateurs ne doivent pas perdre de vue la quête d’authenticité, or je la trouve incompatible avec des avancées techniques telles que la réalité virtuelle. Je pense que le porno du futur reviendra aux fondamentaux, remettra le dialogue au centre et s’éloignera de la production industrielle.

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