Entretien avec l’abcdrduson : sexe, pouvoir et biftons

L’abcdrduson fait partie du paysage web français depuis plus de 13 ans. Eclectique, sérieux et ouvert, le magazine trace au quotidien les contours d’un rap en constante mutation. On est donc allé à la rencontre de Nico et Mehdi, les tauliers, pour leur parler des liens forts et puissants qui unissent rap et porno, les deux mamelles de l’entertainement américain. Pour faire honneur à leurs interviews fleuves, on a laissé le dictaphone tourner sans s’arrêter pour un entretien croisé qui déroule sur cinq bonnes pages. Du fapper’s delight, version longue.

Gonzo – Vous pouvez commencer par présenter l’histoire de l’Abcdrduson pour ceux qui ne vous connaissent pas ?
Nico – C’est un magazine rap fondé en Septembre 2000. Pour résumer, l’étiquette de l’ABCDR c’est de parler largement des différents styles de rap et de tout ce qu’il y a derrière, le côté culturel du rap et les autres musiques qu’on peut mettre en parallèle avec. Aujourd’hui, le coeur de l’ABCDR c’est cinq personnes. On a une équipe globale de douze personnes, des contributeurs réguliers ou occasionnels. On aime les articles détaillés, chiadés. On essaye de parler du rap avec un peu d’intelligence sans se prendre trop au sérieux. Tout en étant conscient des caricatures que génère le rap et la réalité de cette musique.

Gonzo – Et vos nouveaux projets ?
Nico – On a sorti le bilan 2013 et on commence une émission filmée avec Dailymotion. C’est un gros défi pour nous, avant on était un peu comme des Fuzati ou des MF Doom avec nos gueules cachées derrière nos écrans. Des émissions thématiques d’une demi-heure, diffusées deux fois par mois.

abcdremission

Mehdi – A côté de ça, il y a un projet de podcast avec Purebakingsoda et 187prod, Deeper Than Rap, depuis septembre qui parle de rap américain. Il y a plein de projets également dans l’événementiel pour 2014, mais c’est encore embryonnaire. J’ai pas trop envie d’en parler pour ne pas avoir l’air con dans six mois.

Gonzo – Votre lectorat est fidèle depuis le début ?
Nico – Vu qu’il y a treize ans d’historique, je pense que le lectorat a pas mal changé.

Mehdi – A cette époque-là, vu qu’on était très peu nombreux et qu’on avait chacun des préférences, on parlait plutôt des artistes qu’on aimait bien, sur le plaisir de les rencontrer, de faire des interviews, de faire des papiers sur eux. Je pense que le lectorat était assez associé à ces groupes-là. Pour schématiser, le fan de La Rumeur était super content de lire une interview de quarante mille signes sur un site Internet. Pareil pour Chiens de Paille. Je pense que ça évolue au fil des années. La rédaction s’est étoffée…

Nico – La rédaction et les goûts aussi !

Guilhem – Là tu parles de La Rumeur ou de Chiens de Paille, le rap dont vous parlez n’est plus du tout le même.
Mehdi – En fait, les gens nous disent parfois « Je préférais l’ABCDR quand vous parliez pas de Ol’Kainry ou de rappeurs comme Kaaris, mais vous parliez de vrais rappeurs avec de vrais messages type La Rumeur, etc… » En fait, les gens qui disent ça, je pense qu’ils sont un peu aveuglés par le fait qu’on parle encore de La Rumeur – il y en a eu une cette année, par exemple – mais qu’on va aussi parler de Kaaris, de Chief Keef, de Kendrick Lamar… On va essayer de parler de ce qui nous plaît.

Gonzo – Parfois, le lecteur s’approprie peut-être « trop » le site. Si tu fais une blague qui n’est pas comprise, il va te dire « vous nous avez déçus » comme s’il était tout seul à te lire.
Mehdi – Exactement. C’est un peu comme un artiste dont le public va dire qu’il préférait le premier maxi quand il était produit n’importe comment, sans thunes et qu’il ne rappait pas dans les temps, mais qui avait un côté un peu plus sincère, authentique… Alors qu’aujourd’hui, j’ai la conviction que le site est meilleur qu’en 2002, à tout point de vue, la charte graphique est bien plus belle. Mais au final je pense que la nostalgie de la part de certaines personnes est naturelle. Je sais pas si on a toujours le même lectorat, mais on a gagné des gens, c’est sûr. Enfin, ce sont les chiffres.

Nico – En plus c’est très associé à l’image un peu à la con de l’authenticité du rap, genre « Woah les gars ils faisaient ça dans leur coin c’était des vrais et tout… » On a juste pas changé en fait. On peut parler chacun de plein de trucs qui n’ont pas forcément grand chose à voir, nos goûts sont éclectiques. Quand on parle de Kaaris plein de gens vont dire c’est cool, et une autre frange va nous dire « Je me désabonne de votre Twitter ! »

Mehdi – « Vous n’êtes plus les mêmes ! »

Nico – « Vous avez changé ! » (Rires)

Gonzo – Il y a énormément de ponts entre le rap et le porno, que ce soit dans les textes ou dans les clips, mais il y a finalement assez peu de personnes qui y touchent concrètement. Comment vous voyez ça ? Cette espèce d’hypocrisie de toucher sans y mettre le (petit) doigt ?
Mehdi – Je pense qu’il y a, comme toujours, une grosse différence entre le rap américain et le rap français. Cette hypocrisie est très vraie dans le rap français, hormis deux ou trois exceptions. Je pense à un Driver, par exemple, qui a invité Julia Channel sur son premier album solo ou Dolly Golden sur son second. Il est très à l’aise avec le porno, il n’a pas de problème, il adore ça. Ol’Kainry c’est pareil. Sur Twitter il demande la validation de Driver sur une actrice porno parfois… Driver c’est une sorte de figure tutélaire du X dans le rap en France.

driver

Nico – C’est le parrain.

Mehdi – On avait fait une interview de JR. Ewing qui avait dit un truc très vrai : les rappeurs français ont le complexe de ce que va dire leur maman. Alors qu’il fait les plus grosses conneries, il peut être pris en train de sniffer de la coke mais il a peur que sa maman dise qu’il n’est pas un bon garçon. Je pense que c’est très pesant chez beaucoup de rappeurs. Il y a des rappeurs cainris qui ont dépassé ça, même des rappeuses. Quand tu vois Nicki Minaj qui met des fessées à des strip-teaseuses dans ses clips…il y a déjà une différence entre l’éducation que les rappeurs américains ont reçu et celle des rappeurs français.

Guilhem – Aux Etats-Unis il y a ce truc avec Tyler, Chance The Rapper ou Waka où c’est la mère qui les a poussé à rapper, donc qui a accepté tous les codes alors qu’en France le mec fait ça un peu en marge de sa mère.
Nico – Mais aux US il y a une notion de divertissement qui commence à exister en France. Les gens commencent à comprendre que parfois ça peut être du second degré, du troisième degré…alors que c’est une évidence. Ça vient tout doucement ici, après cette image d’authenticité absolue du rap qui faisait que tout ça était un peu cul-serré en permanence.

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Gonzo – Pour autant, dans le rap américain, tu as Snoop Dogg qui fait Doggy Style, mais il est juste là à faire ça, il y a Tyga qui fait du porn mais on le voit juste passer… il y en a assez peu qui passent le cap alors qu’ils racontent tous qu’ils ont une bite énorme et que ce sont des pornstars au final. Concrètement on ne va jamais les voir se faire sucer ou ce genre de choses.

Nico – Si on a vu Danny Brown

Gonzo – Oui, mais Danny Brown est cinglé.
Mehdi – Je pense que c’est pas du tout contradictoire avec ce que vient de dire Nico. C’est du divertissement, c’est assumé à 100% sur disque, c’est assumé à 100% dans l’équipe mais ça veut pas dire que les mecs kiffent ça. Certains l’utilisent même parce que c’est une imagerie, parce qu’il faut le faire, parce que pour avoir une street crédibilité il faut parler de cul, il faut baiser plein de meufs…mais ça veut pas dire que les mecs sont forcément fans de ça. Je pense que dès le début du rap, le porno a été interprété comme une sorte de pur divertissement. Blowfly, qui est un très vieux rappeur, avait un de ses albums qui s’appelait Porno Freak, certains de ses morceaux avaient des titres abominables. Ça fait partie de l’ADN du rap. En France on s’est souvent planté en disant que le rap c’était uniquement un truc à message alors que ce n’est pas vrai.

porno-freak-blowfly

Nico – Pour prendre un exemple un poil plus récent, début des années 2000, tu prends toute la clique de The High and Mighty et Smut Peddlers, des blancs qui n’en avaient rien à foutre. Ils parlaient soit de baskets, soit de cul, soit de défonce. C’était super binaire, mais ça faisait partie de leur univers, ils revendiquaient ça. Il disaient « On est comme ça, et du coup on imagine que ça risque de plaire à notre public. » C’est un peu comme le tag que tu vas rajouter…c’est rap tag basket, tag porno quoi. C’est un peu ça l’esprit. Necro c’était pareil.

Gonzo – Pour le coup il en a vraiment fait vraiment son business à un moment.
Nico – Mais je pense que depuis le début il s’est dit « C’est quoi mon public, quelle identité je vais choisir ? » Et il s’est dit qu’il avait plein de fans qui sont des petites nanas, mais aussi un public assez masculin, et que le porno est devenu est élément éminent. Quitte à faire de mauvais disques à cause de ça.

Mehdi – Les rappeurs pensent à leur public et globalement, le public n’a pas envie de voir le rappeur se faire sucer ou en train de baiser une meuf. Ça n’excite personne, clairement. Ça pourrait même briser le mythe. Pour moi, c’est une vraie posture. Il y a peut-être des mecs qui kiffent le porno et son esthétique, comme Driver et d’autres qui en parlent parce que c’est normal d’en parler, comme plein d’autres sujet. Mais combien de mecs sont vraiment fans de ça, combien vont aller sur un site comme le Tag Parfait pour vraiment essayer de comprendre les rouages derrière tout ça ?

Nico – Il y a un côté purement business. C’est très bien si tu mets un peu de porno dans tes clips. Mais, tu vas être plus difficilement diffusé et c’est pas ton objectif. Un rappeur américain, t’es dans le divertissement, tu veux qu’il y en ait un maximum de gens qui t’écoutent. C’est un choix.

Guilhem – Les mecs parlent de la rue et du deal, mais ils n’en sont pas pour autant…c’est l’imagerie du rap. Tu parles pendant des heures et des heures alors qu’en fait tu es marié.
Mehdi – Exactement. Pour moi ça va pas plus loin que ça. C’est un des thèmes presque obligés du rap, une fois de plus on peut le regretter ou s’en féliciter, peu importe, ça fait partie de l’image qu’ils doivent avoir.

Nico – Si on rentre quelques secondes dans de la sociologie, je dirais que c’est l’affirmation de la virilité masculine : regardez comment je baise.

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