NoFap, plongée dans les entrailles de la culpabilité

Vous le savez aussi bien que nous, la pornographie déchaîne les passions. Comme tout ce qui tend vers la transgression, elle s’est attirée bien des foudres conservatives. A l’instar de la masturbation en son temps, la pornographie fait l’objet d’un grand nombre de mythes. Sa consommation serait responsable d’afflictions inquiétantes, de dépendances nouvelles. Elle pourrait même dérégler le cerveau. Un certain Gary Wilson s’est exprimé à ce sujet l’année dernière, au cours d’une conférence TEDx intitulé The Great Porn Experiment. La vidéo de cet événement est disponible ici.

Pour cet ancien professeur adjoint d’anatomie, de physiologie et de pathologie, la pornographie n’existerait pas sans l’effet Coolidge. Ce phénomène est responsable de l’allongement de la période post-éjaculatoire entre des coïts répétés avec la même partenaire. En clair, plus vous copulez avec une seule personne, plus vous avez besoin de temps pour retrouver une gaule convenable, sauf si on vous présente une nouvelle femme. Ce qu’apporte en gros Internet avec le porno.

Pour Gary Wilson, la pornographie flingue tout bonnement le fonctionnement sexuel naturel du consommateur de pornographie lambda. Sans cesse excité par cet apport constant de partenaires potentielles, il se masturbe sans relâche. Habitué à des décharges de dopamine aussi importantes qu’incessantes, le voilà incapable de se trouver vaillant face à une vraie partenaire. Avec elle, il est incapable d’atteindre  les niveaux d’excitations dans lesquels il se plonge grâce à la pornographie, mais pas seulement. Gary Wilson soupçonne également la consommation de matériel pornographique d’être à l’origine de problèmes plus sérieux. Trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, trouble obsessionnel compulsif, dépression, anxiété…des thèses que Wilson détaille généreusement sur son site Internet, Your Brain on Porn.

Retour aux racines du mal

Haha, fini de fapper

Haha, fini de fapper

Certains chercheurs reconnus ne prennent même pas la peine de s’intéresser à la consommation de matériel pornographique ; ils sont restés sur la masturbation, tout simplement. Rui Miguel Costa, par exemple. Ce spécialiste des comportements sexuels est particulièrement virulent. Ses articles portent des titres assez évocateurs, tel que « Sexual Satisfaction and Health are Positively Associated with Penile-Vaginal Intercourse but not with Other Sexual Activities » et quand il s’attaque à la masturbation, ce n’est pas à moitié : « Une activité masturbatoire importante est reliée à plus de symptômes dépressifs […], moins de bonheur […], des mécanismes de défense psychologique immatures, une pression sanguine plus importante en période de stress, et une insatisfaction quand à sa propre santé mentale et à sa vie en général. » Les plaisirs solitaires sont aussi censés altérer la qualité des relations amoureuses et réduire les performances sexuelles. Bref, la masturbation, c’est très mal. D’ailleurs elle n’a jamais prévenu le cancer de la prostate, martèle Miguel Costa.

Tout cela est soutenu par un nombre impressionnant d’études…presque toutes effectuées par les mêmes chercheurs. Un vrai petit microcosme. Coït vaginal über alles, proclament-ils tous en chœur. L’un d’entre eux, l’écossais Stuart Brody, est presque une star dans les pays anglo-saxons tant son travail fait polémique. Il est l’auteur d’un ouvrage de référence intitulé « Les bienfaits relatifs sur la santé de différentes activités sexuelles. » Le titre parle de lui-même : selon Brody, rien ne vaut une bonne vieille pénétration vaginale des familles. Toutes les autres pratiques seraient inutiles, voire néfastes. Le chercheur se moque des implications morales de son travail. Selon ses propres dires, le politiquement correct n’a rien à faire là-dedans. Inquiétant. D’autant que Rui Miguel Costa et ses amis le citent religieusement dans leurs articles.

Onanistes anonymes

Ho boy, here we go

Ho boy, here we go

Les travaux de ces chercheurs sont devenus les références de tout un mouvement qui considère que la consommation de matériel pornographique est dangereuse pour l’équilibre mental et physique. Le fer de lance de ce mouvement est indéniablement /r/NoFap, un subreddit lancé en 2011 par Alexander Rhodes. Vous avez peut-être déjà entendu parler de lui. Rhodes, qui a généreusement accepté de répondre à quelques questions de notre part, a beaucoup fait parler de lui en 2012. Suite à un commentaire amusant posté sur Reddit, le jeune homme a connu une soudaine notoriété qui a attiré l’attention sur son subreddit, dédié au suivi de ceux qui souhaitent se désintoxiquer de la masturbation. Aujourd’hui, /r/NoFap compte plus de quatre-vingt mille membres et s’est même payé un site officiel.

« A l’origine, j’ai eu l’idée de m’abstenir de me masturber pendant quelques temps en traînant sur 4Chan. » Actuellement en voie d’extinction critique, le No Fap September est en effet une ancienne tradition de /b/. L’objectif : ne pas se tripoter pendant un mois. « Puis, en juin 2011, je suis tombé sur un article en me baladant sur Reddit. Cet article expliquait que les hommes qui n’éjaculent pas pendant une semaine voient leur taux de testostérone augmenter. Tout le monde en parlait. J’ai créé NoFap à ce moment-là. […] A l’origine, c’était juste un challenge personnel. J’ai réalisé que j’avais un réel problème avec le PMO bien après avoir créé NoFap. » PMO ou Porn/Masturbation/Orgasm. Dans le jargon, cet acronyme désigne le fait de se masturber devant du porno jusqu’à l’orgasme. Pour les Fapstronauts, c’est à dire les membres du mouvement NoFap, la racine du mal est là. NoFap se fie aux affirmations de Gary Wilson sur le fait que l’excès de dopamine causé par la pornographie modifie la manière dont le cerveau est organisé. Leur objectif : procéder au reboot, c’est à dire « réinitialiser » leur cerveau en le purgeant de l’influence du PMO par l’abstinence. 

Il est important de préciser qu’Alexander Rhodes lui-même n’est pas un militant réactionnaire à la Gail Dines : « Je n’appelle pas du tout à l’interdiction de la pornographie ou à quoi que ce soit dans ce genre. » NoFap est un mouvement d’entraide, pas de lutte. Celui qui accomplit « The Ultimate Challenge » est censé retrouver son énergie, sa motivation, sa confiance en soi. Il devient même plus attirant. Mais il ne réussit jamais seul. La communauté de NoFap est vivante, soudée ; aucun appel à l’aide n’est ignoré, toutes les questions sérieuses obtiennent une réponse sérieuse, les vétérans conseillent les débutants. Seulement, voilà ; si NoFap insiste aussi sur le fait qu’il n’est pas un mouvement anti-masturbation, la majorité des contributeurs semble plus préoccupée par la branlette que par le PMO.

L’idée dominante n’est pas l’arrêt de la consommation de matériel pornographique mais bien l’arrêt de la masturbation, souvent qualifiée de « kryptonite » ; pour la communauté du site, s’en défaire, c’est retrouver ses pouvoirs d’être humain normalement constitué (Sic). NoFap aide beaucoup de monde. Mais il réveille des démons que l’on pensait enterrés. D’autant que l’intégralité de la nébuleuse dont il fait partie se gargarise souvent d’arguments scientificoïdes douteux. Tout le problème est là. Le site officiel des Fapstronauts cite beaucoup les travaux de Wilson, Miguel Costa et Brody pour crédibiliser sa démarche. Ces études sont plus que contestables – et déjà largement contestées.

Le fap contre-attaque

Bonne pour la santé

Bonne pour la santé

La fameuse démonstration de Gary Wilson, tout comme sa crédibilité en tant que chercheur, a beaucoup été attaquée. L’ancien professeur pratique la censure sans vergogne sur ses sites et il est de notoriété publique que ses thèses ne sont appuyées que par des preuves anecdotiques, trop légères pour être signifiantes. Apeuré à l’idée que ses problèmes sexuels puissent provenir de sa consommation de pornographie, un internaute contacte un neurologue. La réponse du spécialiste est sans appel ; biologiquement, tout cela ne tient pas du tout. « Aucun des phénomènes dont il est question ici ne peut aboutir à un dérèglement neurochimique. » Le problème est psychologique, les histoires de dopamine, de synapses et de neurorécepteurs perturbés, c’est du vent.

Un spécialiste de la sexualité, conférencier à l’Université de la Colombie-Britannique, enfonce le clou : « Il n’existe aucune recherche qui montre que la consommation de pornographie sur Internet cause des problèmes mentaux – aucune. […] Des problèmes psychologiques et des désordres mentaux peuvent mener à une utilisation problématique de la pornographie. […] Wilson ne fait que promouvoir son idéologie. » Coup de grâce : de nouvelles études, les premières à avoir été menées avec rigueur sur le sujet, ont prouvé que l’addiction à la pornographie n’existe pas. Elles démontent les thèses de Wilson et de ses collègues, qui soutiennent que ces images agissent de la même manière que les drogues.

Stuart Brody, quand à lui, est régulièrement accusé de manquer de rigueur. Un grand nombre de chercheurs estiment que sa méthodologie laisse à désirer. Le chercheur évite souvent de rentrer dans les détails de sa démarche expérimentale. Le doute plane sur la manière dont il a effectué ses études, ce qui ne présage rien de bon. Quand on contredit les résultats de son travail, Brody refuse d’avoir tort et n’hésite pas à se départir de toute responsabilité : ses sujets ont menti, voilà tout. Nous sommes dans la conviction, pas dans la réflexion. Sans oublier le fait que le bougre se fend régulièrement de saillies pour le moins éclatantes. Selon lui, l’aptitude d’une femme à atteindre l’orgasme vaginal peut être détectée dans sa démarche ; les relations sexuelles homme-femme sont supérieures à toutes les autres ; les préservatifs sont mauvais pour votre santé mentale. Difficile de ne pas être apeuré lorsque l’on sait que les travaux de ce type servent de litanie à toute la communauté scientifique anti-masturbation, dont les arguments sont repris par le mouvement NoFap.

Montage de tête

ohgod

Vous reprendrez bien un peu de culpabilité

La consommation de matériel pornographique est encore largement condamnée. Ce sont toujours des images un peu sales, un peu honteuses. Il n’en faut pas beaucoup pour que l’angoisse s’installe chez le consommateur lambda ; c’est une pente glissante. La majorité des Fapstronauts ne sont pas victimes de pulsions ou de dépendance – et à moins que vous ne vous touchiez jusqu’au sang, vous non plus – mais beaucoup s’en sont convaincus. NoFap leur offre des arguments scientifiques, des travaux qui confirment leurs peurs. Voilà leur ennemi identifié ; quel soulagement, la solution leur est même offerte sur un plateau.

En vérité, ce mal inconnu qui tourmente tant les contributeurs de /r/NoFap est quelque chose de plus grand. Le problème doit être pris à revers ; cette angoisse de la masturbation est le symptôme d’une maladie qui ronge bon nombre d’enfants de l’Internet. En se baladant sur NoFap, on constate vite que beaucoup des problèmes qui doivent trouver résolution grâce à la lutte contre le PMO tournent autour des femmes, de la confiance en soi, d’un sentiment de mal-être général. En s’attaquant à leur habitudes masturbatoires, les Fapstronauts pensent identifier la source de leur lassitude, de cette insatisfaction profonde dont tous témoignent lorsqu’ils se lancent dans le reboot. Ils se trompent.

Le mal du Siècle Internet

Tory Lane me manque tellement

Tory Lane me manque tellement

L’explication paraît un peu facile, mais elle semble être la plus adaptée : les Fapstronauts sont psychologiquement fragiles. C’est aussi pour cela que les idées de Gary Wilson leur parlent tant. Son énumération de symptômes ne manque pas de déclencher une sorte d’effet Barnum chez les intéressés, qui se reconnaissent inévitablement dans ces troubles : état dépressif, manque de confiance en soi, anxiété… L’article à l’origine de la création de /r/NoFap évoque une augmentation de testostérone consécutive à l’arrêt de la masturbation. L’étude dont il est question est à prendre avec précaution – elle concerne une trentaine de personnes à peine. Mais si cette bouffée d’hormone était la clé ? A partir du septième jour d’abstinence, les taux de testostérone grimpent significativement (à l’inverse, on sait que la pratique assidue de la branlette ne fait pas baisser la concentration de l’hormone mâle). On sait aussi qu’il existe un lien entre faibles taux de testostérone et mal-être psychologique. D’ailleurs, on a observé une baisse généralisée des taux de testostérone en quinze ans, qui semble coïncider avec l’augmentation du nombre de dépressions. A vous de faire le calcul.

Nombreux sont ceux qui soutiennent que l’arrêt de la masturbation fonctionne. « Reboot works! » Ils ont sûrement raison, l’équation est peut-être aussi bête que ça. Un coup de pouce hormonal pour une meilleure vie. Mais tout cette entreprise reste terriblement dangereuse, car elle repose sur un mensonge. Une fois de plus, pornographie et masturbation sont stigmatisées, érigés en bouc-émissaires. L’ensemble des symptômes de la masturbation excessive martelés par Wilson et compagnie sont également les symptômes de la dépression. Quelle étrange coïncidence. NoFap est plein de bonnes intentions, mais il marche main dans la main avec de dangereux idiots réactionnaires et se trompe de cible. Dites-nous que nous sommes déprimés, mais laissez-nous fapper en paix.

8 commentaires Voir les commentaires

  • Cet article est parfait !

  • On a sorti le mot « péché » de l’église, on l’a jeté en bas du parvis à grand coup de pied révolutionnaire dans le saint derrière, on l’a affublé d’une belle blouse blanche de scientifique (ça impressionne toujours) et on l’a rebaptisé « pathologie ». Toutes nos supposées « valeurs laïques » ne sont que des détritus souillés de moral et de puritanisme récupérées dans les poubelles du presbytère. Pas Amen du tout.

  • Petite remarque de dernière minute (après je me tais) : en tant que femelle, je ne réalise que maintenant que tout ce dont il est question ici ne concerne que les hommes, comme s’il allait de soi que les femmes, ces frêles fleurs qui n’éjaculent pas, n’ont pas de périodes réfractaires et ne couchent qu’avec leur amoureux (et ne fantasment que sur eux), ne pratiquent l’onanisme qu’accidentellement, sans même s’en rendre compte, une ou deux fois par année, en période d’ovulation, après une beuverie, mais quand même, à la grande différence des hommes, avec beaucoup d’amour et de tendresse dans le geste de la main… (Condamnées à n’être toujours, quand il s’agit de sexe, des exceptions qui confirment la crisse de règle) Sidérant.

  • Six mois de no fap pour fêter mes 16 ans, meilleur moment de ma vie toujours.

  • Pour moi la question que l’article pose n’a pas lieu d’être. Les Fapstronauts sont peut-être psychologiquement fragile mais en trouvant un bouc émissaire, ils ont trouvé un domaine sur lequel changer. J’ai un peu le reddit et plusieurs d’entre eux signalent que l’arrêt de la masturbation ne suffit pas, c’est un premier pas pour changer. Pour en connaitre et l’avoir été le plus dur quand on est dépressif c’est de rebondir. En l’état ils ont un bouc émissaire, ils vont lutter contre et mieux s’accepter ce qui les aideras à se faire accepter. Que le porno soit addictif ou non on s’en fout complètement. Cette communauté est comme précisé une communauté d’entre-aide, elle ne véhicule pas de message religieux ou politique, ne vise pas à interdire la pornographie, juste à aider des gens qui pensent avoir un problème. En l’état le principale objectifs de ces Fapstronauts c’est de prendre du plaisir avec leurs petit(e)s ami(e)s et de retrouver la beauté de l’autre.
    Après sur le porno lui même il faut reconnaitre qu’il a des effets négatifs, ne serait-ce que l’effet de glissement. SI je veux savoir ça je n’ai pas a écouter un scientifique mais juste a regarder l’évolution de mes genres de porno favoris.
    Les scientifiques en question je n’ai rien contre eux ou inversement je m’en moque. Si je veux savoir ce que change le fait de ne plus regarder de porno je ne vais pas écouter un homme du siècle passé expliquer des trucs sur un cerveau que nul ne comprend. Je vais écouter les retours d’expériences des gens qui ont été dans ma situation.
    En tant que personne tentant cette expérience pour des raisons personnels et non morales ou je ne sais quoi je vous souhaite une bonne année et un bon fap pour ceux que ça intéresse :)

  • Ces scientifiques peuvent dire ce qu’ils veulent, la seule manière de déterminer ce qui se passe vraiment est de se faire sa propre opinion en essayant. J’ai testé le nofap et je dois dire que c’est la meilleure chose que j’ai pu faire de toute ma vie. À partir de là, ils auront beau me sortir toutes les études du monde pour me prouver que j’ai tort de suivre ce mouvement, j’en aurais toujours rien à foutre, parce que des résultats concrets, j’en ai eu. A bon entendeur…

  • Je pense qu’il faut souligner que ceux qui entament le Nofap, sont ceux qui abusent. La pornographie et la masturbation ne sont pas mal , a petite dose, mais lorsqu’il y a abus, la il faut remédier.

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