Nymphomaniac : “Forget about love” (Volume 1)

Plus d’un an que Le Tag Parfait suivait l’actu de Nymphomaniac, le nouveau Lars Von Trier avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgard et Shia LaBeouf. Plus d’un an que cette virée dans les méandres du désir féminin me narguait. Plus d’un an ! Le temps des préliminaires est révolu.

 Je suis en retard, l’hiver en avance. La projo-presse de Nymphomaniac (volume I – censuré) est organisée à l’UGC Normandie. Les Champs-Élysées exhibent leurs couleurs de Noël avec cette vulgarité intemporelle. Je rejoins la file d’attente composée de journalistes et de critiques, souvent des hommes, des visages et des conversations que j’ai l’impression de reconnaître. Deux collègues comparent leurs bites, prenant la culture pour alibi : le premier va au concert d’un pianiste croate ce soir, le second ira à l’opéra dimanche. Je m’en fous, je frissonne, j’ai hâte, je piétine, j’enlève mon bonnet bleu, je passe ma main dans mes cheveux électriques, j’avance enfin.

Le dossier de presse remis à l’entrée précise que Nymphomaniac sortira en deux parties (volume I et II) et deux versions. La soft dure quatre heures et l’explicite cinq heures et demi. En France, les dates de sortie sont fixées au 1er et au 29 janvier 2014. Ces quelques lignes factuelles me rappellent la genèse du projet et ses petits airs scandaleux. Flashback.

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Été 2012. Shia LaBeouf dit merde aux blockbusters hollywoodiens. Il veut s’encanailler dans l’indé. Montrer son cul, c’est un bon début. Il signe pour le rôle de Jérôme et confie dans une interview à MTV que les scènes de sexe de Nymphomaniac ne seront pas simulées. Ces propos provocateurs sont peu après tempérés par la production : des doublures et des effets visuels seront en fait utilisés. Trop tard, la presse s’est dépêchée de qualifier Nymphomaniac de porno pur et dur. Sans doute a-t-elle en tête les précédents coups d’éclat de Lars : l’orgie dans Les Idiots (1998) ou les masturbation-pénétration-mutilation dans Antichrist (2009). Le tournage n’a pas encore commencé que déjà Nymphomaniac attise un débat inévitable à l’heure du règne des tubes porno : c’est quoi le X ? S’ensuit une campagne de promo agile et basée sur l’imagerie porno. On nous livre les premiers visuels du film en février 2013. Sur l’une d’elles, Charlotte Gainsbourg, buste cristallin dénudé, est prise en sandwich entre deux noirs musclés.

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Photogramme choc choisi avec malice et aussitôt assorti du tag #buzz sur l’Internet. Nymphomaniac ne sera pas prêt pour le Festival de Cannes, trop de rushes, trop de boulot paraît-il. Début mai, c’est au tour de l’affiche de s’exhiber (il en existe aujourd’hui toute une déclinaison). La punchline, “Forget about love”, se veut aussi suggestive que l’illustration : des parenthèses figurant un sexe féminin. On la retrouve sur le site Internet au design épuré qui, idem, se dévoilera au compte-goutte, jusqu’à la diffusion du trailer sulfureux en novembre dernier. Maintenant que j’y pense, j’ai vécu toutes ces étapes comme la lente montée d’un orgasme, ballottée entre mystère, violence et tentation. C’est donc dans un état d’extrême fébrilité que je me glisse dans la vaste salle obscure.

Je choisis une place isolée, un cocon. J’avais oublié combien les sièges de ce cinéma étaient inadaptés à mon corps frêle ; le dossier s’arrête un peu avant la naissance de ma nuque et n’épouse pas la forme de mon dos. L’homme assis devant moi et sa coiffure très libre mangent un bout de l’écran. Mais je ne bougerai pas. Après tout, Lars Von Trier aime à mettre le spectateur dans une position inconfortable. Me voilà prête à avoir mal. Les lumières, les téléphones et les bavardages s’éteignent. J’adore ce pacte tacite : on est tous là, les uns contre les autres, blottis dans la pénombre, on ne se connaît pas et l’on va regarder d’autres personnes que l’on ne connaît pas (se mettre à nu) pendant deux heures. Érotique. Soudain, un carton d’avertissement apparaît, mais pas du type attention-vous-allez-être-choqués, ça verse plutôt dans l’ironie. En gros, ça dit que Lars Von Trier a dû valider cette version du montage à contre-cœur. On rit, on rit parce que l’on se rappelle de la genèse du projet et de ses petits airs scandaleux. Noir. On se tait. Un journaliste débarque dans une allée. La voix rocailleuse d’une femme déchire le silence d’église : « Le monsieur, il peut se baisser ? ». Ce à quoi le retardataire réplique : « Le monsieur, il ne voit rien…. Mais rassurez-vous, vous ne ratez pas grand chose ! ». En effet, c’est le néant, on nous prépare à la tempête.

Les premières images de Nymphomaniac sonnent comme une poésie. Des toits hivernaux, des ruelles fantômes, la neige qui fond, le bruit des gouttes s’écrasant contre l’asphalte. La caméra flottante s’engouffre dans une bouche d’aération, un trou noir. Elle traverse le mur d’une maison ; certains y verront une pénétration, une métaphore de l’intimité. Démarre le morceau Fuhre Mich du groupe de métal allemand Rammstein. Violent et jouissif. On découvre Seligman (Stellan Skarsgard), un vieux célibataire curieux et cultivé. Lui découvre Joe (Charlotte Gainsbourg), gisant sur le sol, blessée. Il la recueille, la soigne et l’incite à lui raconter son histoire. Elle cède et construit ses mémoires de nymphomane en chapitres. Chapitre 1 : Le Parfait pêcheur à la ligne… ou tous les hommes s’attrapent avec le même appât. Chapitre 2 : Jérôme… ou la perte de contrôle. Chapitre 3 : Madame H… ou la logistique du libertinage. Chapitre 4 : Delirium… ou la parenthèse désenchantée. Chapitre 5 : La Petite école d’orgue… ou la polyphonie sexuelle.

Seligman ne juge pas Joe, il la guide. L’interaction entre ces protagonistes esseulés, la fluidité avec laquelle le souvenir de l’un mène au souvenir de l’autre, les questions et les théories qu’ils partagent, bref, cette relation tendre et inattendue trahit une écriture et une direction d’acteurs brillantes. Tantôt implicite, tantôt frontal, Lars Von Trier évoque la naissance et la mort du désir. Il met en scène Joe enfant, adolescente et adulte, avec sa copine B., ses parents et ses amants, lors de sa brutale première fois, de ses paris sexuels dans le train et de la tragique hospitalisation de son père… Il relie le cul à tout, le rendant sale, excitant, violent, drôle, morbide et harmonique. Il l’explore comme rarement le cinéma traditionnel l’avait exploré auparavant, avec ce savant mélange de réalisme et de fantasme. Il alterne teintes bucoliques et noir et blanc, images d’archives, pastiches pornos et diaporamas de zizis… Il démontre par ailleurs que l’érotisme ne réside pas toujours dans les séquences explicites. Le “couple” formé par Joe et Jérôme en devient le parfait exemple : la tension n’a jamais été aussi forte que lorsque ces deux-là ne baisaient pas. Lars Von Trier noue un dialogue entre le présent et le passé, entre Charlotte Gainsbourg et Stacy Martin, la comédienne qui interprète la jeune Joe. Silhouette élancée, seins menus, regard mutin et mélancolique. Quelle douceur. C’est son premier rôle dans un long-métrage. Un dépucelage. Et puis il y a cette fin, ce générique qui, paf, surprise, m’a ramenée à la réalité. J’étais lovée dans Nymphomaniac, je m’étais mise d’accord avec mon siège en velours et mon journaliste chevelu, comme Seligman, je voulais tout (sa)voir de cette femme fascinante… Et ça s’arrête net. Encore ce plaisir coupé, coupable, celui que l’on ressent suite au cliffhanger d’un épisode de Game of thrones. Encore un peu de patience, fin janvier donc, et je l’aurai assouvie, ma soif.

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