Mesure B : la porn valley déroule la capote

En marge de l’élection de Barack Obama, le comté de Los Angeles votait le 6 novembre pour ou contre le port du préservatif sur les tournages porno : County of Los Angeles Safer Sex In The Adult Film Industry Act, la fameuse mesure B. Au-delà des seules conséquences pratiques, le résultat du vote soulève un grand nombre de questions : sur l’évolution de l’industrie du X aux USA, comme en France. Explications de cet embrouillamini où se mêlent enjeux sanitaires, stratégies politicardes et lobby industriel.

Rappel utile : un comté est une forme de gouvernement local, une division territoriale d’un état, qui applique ses propres règles. Celui de Los Angeles est le plus peuplé des Etats-Unis et comporte la Vallée de San Fernando où est regroupée une partie de l’industrie cinématographique et télévisuelle, ainsi que l’industrie pornographique, qu’on appelle communément la porn valley. Zone où se concentre une grande partie du porno américain et qui emploie environ 10 000 personnes, pour 1 milliard de $ d’activité économique générée par an.

En janvier dernier, le conseil municipal de Los Angeles a voté à 9 voix contre 1 l’instauration du port du préservatif sur les tournages – alors que l’État de Californie imposait déjà cette règle, mais sans vraiment l’appliquer. La mesure est maintenant étendue au comté, puisqu’elle a été ratifiée hier par 55 % des électeurs (soient 2 millions, qui votaient en même temps pour leur nouveau président et certaines mesures locales), au grand damn de l’industrie pornographique, majoritairement contre.

Un dialogue de sourds

Les pour (avec en tête Michael Weinstein, président de l’AIDS Healthcare Foundation) mettaient en avant la protection de la santé publique et celle du travail, le danger de la surexposition de l’industrie au HIV, MST et IST et le coût du traitement pour la société. Les contre fustigeaient une loi coûteuse (waste = gaspillage) et difficile à mettre en place qui allait affaiblir leur industrie, alors qu’aucun cas de transmission du VIH n’était à déplorer en 350 000 scènes tournées sans préservatif depuis 2004. (Attention à ne pas confondre cas suspects et réalité, on se souvient de deux cas qui n’en étaient finalement pas — par contre l’épidémie récente de syphilis était bien réelle, ndlr).

Si le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à consulter le wikipedia par état américain, une des sources les plus complètes et les plus neutres à ce sujet.

Interrogé sur cette mesure, Gregory Dorcel, directeur général du studio Dorcel, rejoint la position du studio Wicked Pictures (contre la mesure, mais imposant la capote dans ses productions).

Je me méfie de tout ce qui veut décider et réguler la vie des autres sous prétexte de bonnes intentions. Chez Dorcel, nos productions sont avec préservatif depuis 10 ans. A titre personnel, je ne vois pas comment je pourrais faire autrement car en tant que producteur je ne pourrais assumer qu’il y ait le moindre problème sur l’un de nos tournages.

En revanche, je refuse que l’on me l’impose car je sens toujours la censure et l’ordre moral se glisser là-dedans. D’autre part, je vois les ravages que cette forme d’obligation a fait sur le marché gay. Sur ce marché, le bareback est maintenant roi, alors qu’auparavant tout le monde se foutait de savoir si c’était avec ou sans capote. Les bien-pensants ont créé un monstre en voulant soit-disant protéger…. Qu’on nous foute la paix ! Jusque-là, le milieu du X a été celui qui, de loin, s’est le mieux protégé.

Même son de cloche pour Katsuni :

Comme je l’avais déjà expliqué dans un article paru ici : je suis contre le fait d’obliger les acteurs et actrices à utiliser le préservatif sur les tournages X, pour des raisons simples de liberté à pouvoir disposer de son corps ; mais je suis aussi contre le fait que des compagnies refusent de faire travailler un acteur sous prétexte qu’il souhaite se protéger. Il est bien que les choses soient bousculées, mais à mon avis pas de cette manière. La prévention est un point important mais le porno n’est en aucun cas un exemple à suivre. Il est un divertissement pour adultes et destiné à faire fantasmer , il n’est pas une référence en matière d’éducation sexuelle.

D’autre part, et c’est ce que j’explique dans mon article, les motivations qui se cachent derrière cette mesure sont loin d’être  bienveillantes et je vois ici bien plus une manière de sanctionner l’industrie du X qu’une volonté de protéger les personnes qui y travaillent. Je rappelle que le laboratoire d’analyses médicales où tous les acteurs/ices X se faisaient tester avait été fermé. C’est scandaleux. Pour le grand public cette mesure est saine, et oui, c’est très bien d’opter pour la prévention ;  mais c’est ici une pure manipulation politique.

Vers une grande migration ?

Que va-t-il maintenant se passer ? Estimant la mesure anticonstitutionnelle, la Free Speech Coalition (association qui regroupe une partie des producteurs de porno, avec à sa tête Diane Duke) – en guerre contre la AIDS Healthcare Foundation – compte bien saisir la justice, tout en réfléchissant à trouver des solutions de tournage en dehors du comté de Los Angeles. Mais est-ce que la loi va être réellement appliquée ? La police va-t-elle vraiment débarquer sur les tournages pour vérifier que les acteurs sont protégés ? L’industrie ne va-t-elle pas tout simplement se délocaliser dans un autre comté, vers San Diego, San Francisco ou Las Vegas comme ils l’avaient envisagé en juillet dernier ? Pour Katsuni, le pragmatisme de l’industrie va l’emporter :

Ça n’empêchera pas les acteurs et actrices d’avoir des rapports non protégés sur les tournages quand la caméra sera coupée. Ils auront fait les mêmes tests de toutes manières. Le résultat se fera à l’image, oui, mais dans quelles mesures cette loi va-t-elle être appliquée ? Le porno est une industrie établie mais elle garde de son esprit rebelle. Elle trouvera forcément des moyens de contourner la loi et dans ce cas, effectuer des tournages en dehors du comté de LA semble la solution la plus simple.

La plupart des tournages ont lieu dans des maisons qui sont louées. Quelques sociétés de production, celles qui ont le plus de budget ou tournent des films plus élaborées comme Vivid, Hustler, Wicked Pictures, Digital Playground ou Brazzers utilisent de vrais studios mais ils trouveront bien le moyen d’en monter ailleurs. Demain le X peut très bien migrer vers San Diego, San Francisco, Vegas ou Miami. C’est d’ailleurs déjà le cas. Et après tout, pourquoi pas !

Depuis la France, il est parfois difficile de faire la part des choses entre ceux qui défendent leur intérêt (parfois assez mal : la campagne « NO ON B! » aurait pu trouver meilleure comparaison qu’une capote comme combinaison intégrale), la plus-que-légitime lutte contre le sida, la sincérité des acteurs qui préfèrent ne pas tourner avec capote pour des raisons pratiques et personnelles (irritations, gênes, habitude, choix) et les avis divergents des scientifiques à ce sujet. On assiste à une curieuse bataille entre des intérêts économiques et de santé publique, où chacun campe sur ses positions, avec l’amère impression que deux lobbys s’affrontent.

La capote française qui cache la forêt

Quant à nous, sous le signe de l’hexagone, on continue à nager dans l’hypocrisie la plus totale : aucun système centralisé de tests, le port du préservatif se fait surtout pour des raisons économiques (sans lui, pas de diffusion à la télé, charte du CSA oblige), aucun full test n’est imposé, avec des risques augmentés par un milieu poreux qui mélange professionnels et amateurs, comme le soulignait Liza Del Sierra.

Le divertissement doit-il faire le travail des parents et de l’éducation ? L’industrie pornographique ne peut-elle pas prendre les devants et simplement rappeler à l’écran que les acteurs qu’ils emploient sont des professionnels, testés régulièrement ? S’il est quasi certain que le porno américain ne cédera pas à la capote, est-ce que la solution ne serait pas celle proposée par le studio Kink (situé à San Francisco) qui laisse le choix aux acteurs de faire ce qu’ils entendent ? Là où la capote n’est ni un frein, ni une obligation et dont la présence à l’écran devient finalement naturelle ?

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