Sébastien Tellier : « Le vice est source de plaisir »

Après le séminal « Sexuality », sorti en 2008, bande-son privilégiée des baiseurs mélomanes, Sébastien Tellier nous livrait fin avril sa nouvelle galette en forme de Pepito bleu, « My God is Blue ». Dire que je l’attendais impatiemment serait un euphémisme. Légèrement plus difficile d’accès, cet album est un grower en puissance, à la fois grandiloquent et intimiste, toujours sur la brèche, comme son papa que j’ai rencontré lors d’une interview anisée dans les salons cossus du Burgundy. Il est à noter qu’il faisait particulièrement chaud en ce jour de juillet…

Qu’est-ce que ça fait d’être un support sexuel ?
C’est très agréable, bien sûr, car ce que j’aime c’est la musique sexuelle. Même si j’adore son talent artistique, pour moi c’est très difficile, voire impossible, d’écouter Brassens par exemple. Je ne peux pas non plus écouter Jacques Brel, Serge Lama, j’en passe et des meilleurs, car justement j’ai besoin de cette sensualité pour apprécier la musique. Au-delà de ça, même si la musique ne parle pas de sensualité, il faut forcément qu’il y ait une base, un kick sexy, pour m’emmener et me faire rêver. Je ne me dis pas en écoutant « tiens, cette guitare est sexy », mais en tant que musicien, je vais analyser step by step ce que j’aime ou ce que je n’aime pas, et je sais désormais que j’aime quand il y a cet aspect sexy, cette attirance. La musique, l’art, c’est ça, il faut attirer. Une chanson, c’est la sirène de l’artiste, il faut exploiter son côté sexuel pour amener les gens vers soi, même si c’est une sexualité cachée. Il faut parfois savoir lire entre les lignes pour découvrir le côté sexe. Sans ça, on s’ennuie ; c’est pour ça que je suis fier de faire partie des artistes « sexués ».

Cette tension sexuelle fait-elle partie intégrante de la réalisation de tes albums ?
Faire un album c’est un long processus. Je réfléchis au thème que je vais aborder, je trouve des notes qui vont correspondre à ce thème-là. C’est là où ça devient complexe. Il faut justement trouver des notes qui ne soient pas ennuyeuses. Parfois pour exprimer ce que j’ai envie de dire, il faudrait faire une chanson de 13 minutes hyper chiante. Ça ne sert à rien. Finalement, tout au long de ce process, à part pour le choix du sujet, j’intègre le fait que ça puisse faire au moins jouir l’oreille. C’est la différence entre la pop et le jazz. Le jazz est une musique géniale à jouer, j’en ai beaucoup joué avec mon père guitariste, il faisait des accords, je jouais des petits solos par-dessus mais c’est une musique « pour soi ». Je ne comprends pas les gens qui vont à des concerts de jazz. Bien sûr les mecs sur scène s’éclatent, c’est tellement jouissif de jouer du jazz, mais à regarder, ça ne sert à rien. L’opposé c’est la pop. Sur scène on en bave, c’est dur, le chant, les lignes de basse, les guitares… On s’éclate beaucoup moins sur scène ou en studio, mais on fait plaisir aux gens, c’est à eux de s’éclater. La pop et le sexuel sont liés. George Michael, Michael Jackson à ses débuts, Prince, Elvis, les Stones. Il y a du sexe dans tous les trucs que j’aime, même si les chansons n’en parlent pas forcément.

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Je considère « Cochon Ville » sur le nouvel album comme un appel à la débauche cool. Est-ce le message que tu cherches à faire passer via ton album et l’Alliance Bleue ? Penses-tu que la libération sexuelle n’est pas aboutie ?
Le message de « Cochon Ville » est un message de liberté qui dit que toutes les sexualités dans mon domaine, dans mon esprit, dans ma philosophie sont les bienvenues, sauf avec les enfants évidemment. Le sexe avec les animaux ou même les mecs qui se mettent des feux d’artifice dans le cul, c’est ok ; le mec qui baise un chien, moi je m’en fous, je ne le ferais pas mais ça ne me choque pas. Si je créais les lois, ce serait ok de baiser un chien. On vit quand même dans une société de débiles mentaux. Si tu regardes le JT de TF1, on te dira que le vice c’est mal, et tous les tordus vont acquiescer. Il faut rappeler aux gens que le vice est source de plaisir. Je trouve ça bien dommage que dans beaucoup de religions, on chasse le vice. Avec l’Alliance Bleue que je crée aujourd’hui, qui n’est ni une religion, ni une philosophie, mais un mouvement à la manière d’Act’Up ou Greenpeace, on rappelle seulement aux gens que le vice, ça peut être sympa, ce n’est pas quelque chose de méchant qu’il faut cacher ou tuer. Qu’est-ce qu’on s’emmerderait sans ça. Après il ne faut pas être complètement con, le vice c’est avoir du vice avec des gens qui en ont envie aussi, ce n’est évidement pas violer une gamine de 12 ans.

Les gens sont-ils encore trop coincés à ton avis?
On vit dans un monde compliqué. Des gens qui semblent coincés vont avoir des sexualités odieuses, et d’autres super cools vont avoir une sexualité banale. Tout ça se mélange. C’est très dur de classer les gens dans des cases en matière de sexe. Le coincé de la vie, le coincé de la rue, le coincé de la banque, ne va pas être forcément un coincé sexuel. C’est parfois l’inverse, plus on est coincé dans sa vie, plus on a besoin de liberté sexuelle, est-ce qu’on l’obtient, après, je ne sais pas. Plus on est frustré, plus il faut que cette frustration ressorte par le sexe.

« My God Is Blue » m’apparaît comme un album très paradoxal faisant se côtoyer le religieux et le profane, le grandiloquent et le trivial…
Je suis le fruit du monde dans lequel je vis. On a découvert grâce et à cause des médias – contre lesquels je ne veux surtout pas partir en guerre – que les stars, de la musique ou du cinéma, n’avaient rien d’exceptionnel. Tout à l’heure dans le train, j’ouvre Voici, je vois Jude Law qui se met le doigt dans le nez avec écrit « les stars sont des gens comme les autres ». La population sait que c’est juste un pauvre type comme un autre. Tout ça a tué le rêve, ça a tué le fait que les gens s’imaginent que certaines personnes étaient au dessus des autres. Même George Clooney va aux chiottes, il est peut-être pédé et il le cache, si ça se trouve sa vie est un enfer. Tout ça fait qu’aujourd’hui je n’ai pas envie de sortir des disques dans lesquels je ferais uniquement semblant d’être formidable. Faire semblant fait partie du spectacle, c’est la partie rêve et il y a l’autre partie, celle que tu appelles « triviale ». Moi aussi parfois, j’ai juste envie de baiser, mais sans me dire « oh c’est formidable, une belle rose blanche », j’ai juste envie de tirer une meuf. C’est ce mélange-là. Je rassemble tout. J’ai un côté poète, un côté cheap philosophy mais en même temps j’exprime pleinement et sans honte le fait que je sois un pauvre mec comme tout le monde, qui a envie de baiser, qui parle de cul s’il en a envie. Là je parle de Dieu mais je parle quand même de cul, car quand on pense à Dieu on pense aussi au cul au sein de l’Alliance Bleue. Parfois j’ai des sons années 70 bien crado du style « je vais me la faire touffu », pas de problème avec ça. C’est un nouvel esprit, allier l’animal au côté spirituellement avancé de l’humanité, c’est parfait. Il faut être à la fois chic et animal. C’est le bon équilibre. C’est la technique de tous les grands philosophes, de confronter deux idées complètement opposées et de créer un équilibre car les deux ont le même poids. C’est exactement ce que je fais, j’ai analysé leur façon de faire. Pourquoi Nietzsche ça me parle ? C’est parce qu’il ne fait que ça, ce jeu de ping-pong… Il parle de haine, il parle d’amour. Il te parle de baise, il te parle de classe. C’est de la rhétorique. Mon but, c’est qu’un mot puisse vouloir dire à la fois « classe » et « dégueulasse ».

Tu dis ne pas vouloir partir en guerre contre les médias, or tu as récemment été la cible d’une attaque violente. Penses-tu que les médias français manquent de sensibilité ou de recul vis-à-vis de ta musique ?
C’est un métier génial, pratiquement toute ma famille évolue dans les médias. J’ai rien contre les gens des médias. J’adore le racoleur, qu’on parle de trucs complètement pourris qui se sont passés dans ma rue. Après il y a une façon de faire son travail. Chacun a sa responsabilité. Moi en tant qu’artiste, je suis totalement artiste. Les médias doivent laisser passer le flux général. Je suis désolé mais le flux ce n’est pas que Florent Pagny ou Lara Fabian. Il y a plein de chanteurs français qui sont extrêmement bons, qui font des prods démentes mais les médias ne jouent pas leur rôle, ils sont peureux, ils ne sont que la suite de ce qui les précède. Il n’y a presque aucune radio en France qui va passer une chanson où il n’y a pas couplet-refrain parce que c’est ce qui marchait dans les années 60. Seulement c’est complètement faux. Par exemple aucun titre français n’a aussi bien marché que « La Ritournelle » à l’étranger, et pourtant il n’a ni couplet, ni refrain, il y a une intro de 4 minutes et après je chante pendant 30 secondes… La France n’a pas su le voir – même si j’ai vendu « La Ritournelle » à L’Oréal.

Ce qui est génial quand on est dans les médias – et je m’éclaterais si j’étais journaliste – c’est de faire se rejoindre l’artiste et l’audience et dire « rejoignez-vous car vous avez des choses à vous dire ». Ce serait cool mais ce n’est pas à ça qu’on assiste. Ça devrait permettre de se donner la main, ça devrait être noble. J’en profite à fond donc je m’en fous, les médias ont certainement besoin d’un mec comme moi en ce moment. Je sais en jouer, mais j’espère que tout ça va changer.

Photos par © Louis Canadas

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