Nymphomaniac : c’est quoi un porn ?

Si les acteurs porno se frottent au septième art sans retenue [l’un des derniers en date : James Deen qui jouera dans The Canyons de Paul Schrader], les acteurs tradi ne font pas vraiment dans le touche-pipi. Les cinéastes avec un grand C ne se mouillent pas davantage, et puis les bobos en quête d’émoi [Lola Doillon, Arielle Dombasle et Mélanie Laurent], ça ne compte pas. Alors oui, il existe des ovnis qui, à force de contorsions, déjouent une censure implicite liée à l’argent, la classification du CNC et la diffusion, utilisant la pornographie comme une matière artistique, expérimentale et réflexive ou l’imitation jusqu’au-boutiste de la réalité.

C’est ce dont Gonzo, Ned et moi-même avions discuté autour d’un verre d’eau, au printemps, avec Jean-Marc Barr et Pascal Arnold, les papas de Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui, une comédie dramatique X où se côtoient acteurs débutants et confirmés [scénario maladroit – démarche culottée]. Pour distribuer leur film en salles le 9 mai, ils ont dû monter deux versions, érotique et « pornographique », la première s’octroyant quelques copies de plus que la seconde. Mais ce long-métrage invisible compte moins que la question qu’il pose : si les artistes pouvaient produire du porn facilement, sans le poids de bienséances ou de lois parfois abusives, souvent hypocrites, se jetteraient-ils sur l’occasion ? Dans l’interview qu’il avait accordée au Tag, le plasticien Kiki Picasso criait que oui. Il évoquait Gaspar Noé, Larry Clark et Lars Von Trier, trois trublions qui ont toujours montré un sexe cru, cruel, sans détour.

Le réalisateur danois a d’ailleurs un nouveau projet sur le feu, Nymphomaniac ou l’exploration des fantasmes féminins via le parcours sinueux de Joe, nympho. Ses scènes intimes ne seront pas simulées. La différence avec J.-M. B. et P. A. ? En plus de son talent [in]contestable et de son public cinéphile, Lars s’est dégoté des têtes d’affiche : Charlotte Gainsbourg, Nicole Kidman, Willem Dafoe, Stellan Skarsgard, Jamie Bell et Connie Nielsen. L’acteur US Shia LaBeouf qui a déclaré en avoir fini avec les blockbusters bêtes et méchants, évinçant Transformers 4, vient aussi de signer – un joli fuck you à sa sainteté Hollywood. Il aurait envoyé une sex-tape en guise de bande démo, sans passer par la case audition.

Actors Studio

À 26 ans, le gamin prend très à cœur la méthode Stanislavski. Imbibé pour Des hommes sans loi de John Hillcoat, sous acide pour The Necessary Death of Charlie Countryman de Fredrik Bond, désapé dans le clip de Fjögur Piano pour le groupe Sigur Ros, il est de ceux qui vivent leur art. C’est donc en toute cohérence qu’il baisera « pour de vrai » sous le regard affûté d’un Lars habitué aux provocations – je n’oublie pas l’orgie dans Les Idiots (1998) et les masturbation-pénétration-mutilation dans Antichrist (2009), je n’oublie pas.

La presse parle déjà de Nymphomaniac comme d’un porno pur et dur. Il y a quelques jours, dans une interview à MTV, Shia annonçait que les séquences explicites seraient authentiques, mais floutées à l’image. Ah oui ? Aux États-Unis, pas en Europe ? Et pénétrer au lieu de feindre la pénétration, ça change quoi pour qui ? Ça change si on sait ? On embrasse bien avec et sans la langue d’un plateau à l’autre ; ça reste du faux. Combien d’inserts zizi totalisera Nymphomaniac ? Après tout, on peut cristalliser la jouissance concrète d’un acteur en shootant son visage et pas son éjaculation, une œuvre n’est pas interdite aux moins de 18 ans pour autant. Le tournage n’a pas commencé qu’il attise un débat inévitable à l’heure du règne des tubes : c’est quoi un porn ? Filmer ce qui est sexuel ou ce qui est excitant ? Où se situe la frontière ? Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui a par exemple choisi de raconter la sexualité de jeunes et de moins jeunes. Son discours se veut didactique, sociologique et décomplexé [= chiant], et malgré les cadrages frontaux, les corps nus et la sueur, à aucun moment je n’ai eu envie de me tripoter.

Selon les démarches des créateurs et les sensibilités des spectateurs, une chatte est donc une chatte, un support masturbatoire ou une atteinte à la morale. Et celle de la fille Gainsbourg devrait faire couler l’encre.

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