Epic Meal Time : « We make your dreams come true and then we eat them »

Une tête de mort, une casserole et des couteaux de cuisine entrecroisés, la génération MTV a reconnu dans l’avatar d’Epic Meal Time une big fat ressemblance avec celui de son pote Jackass. Cette généalogie iconique, c’est un avertissement : le trash passe derrière les fourneaux.

Ce blockbuster Youtube tenu par une belle bande de bros détourne les émissions de cuisine du droit chemin. L’objectif : préparer sous nos yeux des plats ultra-caloriques dans des proportions démesurées et arriver à les manger. Car comme dans La Grande Bouffe, ils s’empiffrent à la fin mais ont (pour l’instant) la décence de ne pas en mourir. Une vraie prouesse.

Le boss – Harley Morenstein – a notre âge et 130 kilos sur la balance. Il n’est pas chef, mais il vient de Montréal, le headquarter de la poutine. Il part donc avec un sérieux avantage sur tous ceux qui n’ont pas grandi la tête dans un plat de frites arrosées de jus de veau et de fromage fondu. Elevé au Baconator de Wendy’s, aux zaps extra pepperoni et autres deep fried bonanzas, il commence sa carrière dans le food gonzo sur youtube en train de bouffer un burger, un peu comme Warhol. Chacun ses pères.

« We’re about to take sushi and give it a fast food bukkakee »

Oubliez tout de suite le food porn léché des Tumblr de minettes, avec leurs cupcakes colorés, leur mise en scène parfaite, leur scopophilie clean. Montage haletant, bande-son guerrière, Epic Meal Time est un objet hybride certes, mais gonzo quand même. Si l’image est mouvante, la jouissance du regard est immédiate, rapport à l’esthétique amateur et à la dimension immersive de la réal, avec ses gros plans voyeurs sur les ingrédients comme il en aurait été des chairs.

Les mecs d’Epic Meal Time nous balancent justement à la gueule de la chair fraiche, des bacon strips, du fromage qui coule, des bacon strips, du beurre qui fond, des bacon strips, du Jack qui brûle, des bacon strips. Pour fabriquer de tels spécimens, il faut déployer des trésors d’imagination ou être complètement saoul. Généralement, ils font les deux. Leurs recettes sont pourtant toujours appréhensibles, nos esprits arrivent à se représenter leurs concepts : un sushi, des tacos, une soupe à l’oignon, une salade, on sait à quoi ça renvoie, ça résonne en nous. C’est donc sur cette « promesse du genre » que se base Epic Meal Time pour créer des monstres.

Serious porn business

Monstre, monstrare pour la caution latin, terme qui désignait à l’origine les phénomènes qu’on exposait dans les foires, parce qu’ils allaient « à l’encontre de la généralité des cas » nous dit Aristote, « mais non pas à l’encontre de la nature envisagée dans sa totalité». Penchons nous sur le sushi d’EMT pour voir : comme un monstre, il va à l’encontre de la généralité des sushis qu’on a l’habitude de croiser dans le menu C, parce qu’il est visuellement différent d’eux. Pourtant, il ne va pas à l’encontre de la représentation qu’on a du concept de sushi dont font partie des éléments comme la forme en rouleaux découpés, les différences de textures entre ingrédients, la disposition sur un plateau de bois dans la tradition japonaise, l’ajout de wasabi, etc. Des éléments constitutifs de cette représentation que la bande s’applique à respecter dans son fast food sushi. Du coup, si chaque plat préparé devant nous est constitué en monstre, chaque nouvel épisode devient par effet d’association une foire qui le donne en spectacle. En plus court et en anglais, EMT est un peu un freak show. Et pour l’apprécier, le son du compteur de calories nous fait passer des niveaux de cris horrifiés, ce qui a le mérite d’exciter notre fibre gamer en quête d’achievement unlocked.

Everything is a remix

L’épisode le plus regardé de l’histoire du show date de Thanksgiving 2010, c’est le TurBaconEpic, poétiquement sous titré “A bird in a bird in a bird in a bird in a bird in a pig” (79 046 calories au compteur, ticket de caisse : 450$). Il incarne bien la notion de performance au cœur du projet Epic Meal Time. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est qu’il s’inscrit dans une généalogie culinaire. Boursouflés de références, les gars d’EMT vont chercher l’inspiration partout.

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=7Xc5wIpUenQ[/youtube]

Le TurbaconEpic  est une référence à une recette connue, celle du Turducken, contraction de turkey, duck et chicken soit une dinde désossée farcie d’un canard, lui-même farci d’un poulet, lui-même farci tout court avec un mélange de saucisse et de chapelure. Ce plat traditionnel typique des états du sud des US, particulièrement en Louisiane, s’inscrit lui-même dans la tradition des recettes gigognes Moyenâgeuses. Quand Morenstein et ses potes s’en saisissent, cet emboitement devient monstrueux. A ce titre, il nous fait penser au rôti sans pareil, recette extraite de L’Almanach des Gourmands de Grimod de La Reynière, critique gastronomique du XIXème siècle, considéré comme l’un des « Pères de la Table » (Sainte Beuve) de l’Occident moderne. Ce fameux rôti était aussi un monstre : 17 volailles en une seule, si j’ai bien compté, la plupart des espèces n’existant malheureusement plus car le temps fait des ravages ma bonne dame. Cela dit, le gourmet précise quand même dans le texte qu’on  « peut varier à l’infini suivant les lieux et les saisons cette manière de préparer plusieurs objets en un seul », ce qui offre à tous les aventuriers la possibilité de revivre la légende.

Référence aux références, EMT est très vite devenu un mème. Hop, d’un coup, c’est bacon strips everywhere, macros qui pullulent sur Google images et parodies qui font pas mal de vues, comme un EMT vegan, un EMT casher et même un Epic Peel Time chez notre cher Annoying Orange. Remix culture baby.

Is sex dirty? Only if done right

Massive Meat Log

EMT éveille ce sentiment trouble de répugnance et de fascination proche des premiers émois porn. Ces plats monstres sont moches, sales, ils puent probablement le graillon et la sueur mais nos yeux ont quand même faim, en veulent toujours plus, plus gras, plus riche, plus grand. Comme pour les scènes qu’on n’oserait jamais jouer dans son lit, les bros cuisinent des plats qu’on n’oserait jamais poser à sa table. On pense à notre panier bio hebdomadaire, à la famine en Afrique, aux obèses à la télé mais on clique quand même sur l’épisode d’après, histoire de purger nos passions fantasmatiques.

La consommation des plats dans EMT est clairement infusée par les codes du gonzo et le temps joue ici un rôle clef. Comme devant un six minutes d’action sur porn hub qui zappe l’histoire de la séduction, les mecs se foutent royalement du temps de la dégustation, de l’appréciation mesurée de ce qu’il y a dans l’assiette, des fourchettes et des couteaux. « Temporalisé, le goût connaît des surprises et des subtilités » disait Barthes, qui aurait pu dire la même chose du sexe dans sa lecture de la Physiologie de Goût de Brillat-Savarin, l’un des textes fondateurs sur la  gastronomie.  Ici, ils engloutissent à pleines mains, ils dévorent, ils s’empiffrent, se bâfrent, regard face caméra avec un air de défi, pour qu’on guette les effets de la nourriture sur eux, comme on guette ceux de la jouissance.

Le traitement des filles dans EMT s’inspire également du porn. Harley maîtrise les dirty words, il les traite de bitches avec son ton de rappeur US, toujours sur le point de te balancer des insanités. Des noms d’oiseaux qu’il coupe d’ailleurs avec des bruits d’oiseaux, en l’occurrence des mouettes. Les hotties arrivent toujours à la fin, au moment de bouffer.

[youtube]http://www.youtube.com/watch?v=eIzzx2OolfI[/youtube]

Regardez voir cette minute entière (à partir de 00:55) de food gonzo à base de Massive Meat Log. Comme dans les banquets de la Grèce Antique, les plaisirs des sens sont exclusivement réservés aux hommes, à l’exception des courtisanes. Mais elles ne sont pas toujours là, car Harley sait que les filles ont un effet sur les vues, alors il les utilise avec parcimonie, pour que les « pervers comme vous » attendent toujours la prochaine fois. Les mecs les regardent bouffer goulument « tels ces sadiques qui jouissent de la montée d’un émoi sur le visage de leur partenaire » (Barthes encore). Comme dans le porno, la mythologie de l’idéal féminin prend un coup : « On voit communément la femme en état d’amour ou d’innocence; on ne la voit jamais manger » comme si elle avait un « corps glorieux, purifié de tout besoin » (Barthes, décidément). Le porno déconstruit ces représentations élaborées par les hommes en montrant des femmes qui aiment ça. De la même manière, ici, on voit la femme qui se rempli le bide jusqu’à en vomir et qui digèrera comme les hommes, probablement d’ici deux heures, avec tout ce que la digestion implique.

Je vous laisse sur ces considérations physiologiques.

Bitches

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