Voici venir l’ère du bacon-roi

On va essayer d’aborder dans le calme un sujet qui peut vite nous faire basculer dans l’hystérie totale, un sujet fédérateur qui a gagné la médaille d’or des tags culinaires, qui recouvre par fines couches progressives internet et est devenu notre obsession : le bacon.

KEEP CALM AND EAT BACON

Explosion, hystérie collective. Les gens foncent dans tous les sens, telles des fourmis en panique, tournent sur eux-mêmes en mille toupies foncedés. Le bacon, le bacon, le bacon, le bacon à t’en niquer le cerveau. Le bacon partout, le bacon magique aux mille couleurs dans la tête, le bacon exhausteur de goût, le bacon nouvelle dope moderne pour fouineurs de frigo, le bacon en intraveineuse pour baver du sel et de la graisse, le bacon condiment, le bacon en sauce, en gel, en strip, en chapeau, sous le sapin de Noël, en capotes. Le bacon même quand y’en a plus, le bacon en bandoulière, le bacon au burin pour te crever les yeux, le bacon-roi, le bacon au bacon, la baconception, le bacon à l’infini.

Essayons de garder notre calme… sauf que… Le bacon, le bacon, le BACON est si grand, le bacon comme des énormes boobies dans la tronche, le bacon, bacon, bacon à en éjaculer des paillettes de porc et tout lécher. Le bacon grillé, le bacon frit, le bacon cru, le bacon dans le cul ; le bacon nous fait péter des bons gros cablos sur internet, le bacon nous rend agressifs dans les rayons des supermarchés, le bacon cet or en graisse ; mais pourquoi es-tu si bon ? Pourquoi es-tu si puissant ? BACON BACON BACON J’AIMERAIS INVENTER UN CAPSLOCK PLUS GROS POUR LE HURLER SUR TOUS LES TOITS, OUAIS C’EST LUI, CET ENFOIRÉ QUI NOUS VEUT DU BIEN EN NOUS TUANT, QUI VEUT NOTRE SEXE EN OFFRANDE.

On pourrait continuer comme ça, bacon, bacon, bacon, mais ça deviendrait lourd comme BACON BACON BACON, on va essayer d’être sérieux BACON BACON BACON et parler de BACOOOOOOOOON ; posé.

Pipe au bec, charentaises, le chien qui contemple les pantoufles, la cheminée qui réchauffe le chien, le tapis qui soutient le chien ; on est bien, au calme, loin de l’agitation du bacon, dont les rares échos qui nous parviennent encore n’agitent plus que quelques millimètres de cet exemplaire des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand.

Everybody calm down, I got this

FROM HIGH CUISINE TO LOW

Le bacon a envahi nos vies et internet, mais pourquoi ? Classé en tête des obsessions culinaires de ce nouveau siècle speedé, on le retrouve dans toutes les sphères culinaires liées à la junk-food. Ce lard fumé en tranche – composé principalement de graisse et de sel – est-il suffisant pour devenir l’aliment-totem d’internet ?

Remis au goût du jour à partir de la fin des années 90 en réaction au tout-diet américain de la décennie précédente, l’envie de bacon s’est propagée dans nos têtes et s’est fait une belle place sur la toile, non loin de ses potes immortels les lolcats et autres fantaisies à la dopamine. Cause de cholestérol, le bacon se positionne dans l’interdit cool, celui des petits plaisirs solitaires comme le tremper dans du sirop d’érable, celui que tout le monde partage mais que la société ne peut décemment pas mettre en avant à l’heure des campagnes manger/bouger, et des pisse-froid consensuels.

C’est dans cette opposition à la société aseptisée qu’il devient figure d’une contre-culture propre aux enfants du web. Contre-culture culinaire si partagée qu’elle en redevient ironiquement mainstream. Tout le monde aime le bacon, comme si les autorités, en voulant contrôler notre assiette pour notre bien, avait créé un monstre de l’agro-alimentaire incontrôlable, nourri à la puissance d’internet ; qui à son tour va se nourrir de ce bacon pour recracher en boucle des bacon strips.

Cette mode n’est pas seulement liée à la culture web. Les experts culinaires disent que la tendance actuelle est aux dérivés du porc, particulièrement au bacon.

LE BACON N’AGIT PAS POUR SON COMPTE

La bacon mania nous a envahis, physiquement aux États-Unis, plus discrètement en Europe où il reste encore un fantasme faute de le trouver abondamment en supermarché. Depuis des années, les industriels de l’agro-alimentaire ont pris leur planche à billets pour surfer sur les vagues de cette graisse luisante en proposant le bacon sous toutes les formes possibles et imaginables. Ce qui n’était au départ qu’un simple culte a sombré dans l’hystérie collective ; de l’envie au besoin. Cet aliment est devenu came au contact d’internet, comme le sexe est une dope avec le porn en ligne. Mais le bacon doit également son succès à deux paramètres.

D’après David Kessler, auteur de The End of Overeacting, la blague de base dans les chaînes de restaurant est “Si t’as un doute, balance du fromage et du bacon dessus.”

Le premier est l’umami – terme japonais signifiant délicieux – qui est la cinquième saveur fondamentale reconnue par le sens du goût. On retrouve cette saveur particulièrement dans la cuisine japonaise où elle est fortement appréciée et constitue la base de cette cuisine (oubliez les sushis deux minutes). Elle est présente notamment dans les bouillons à base de champignons séchés ou d’algues, dans le thé vert, la sauce soja et on la retrouve aussi en France dans les fonds de sauce. Le bacon est umami, notre addiction est donc physique et réelle, car la bouche raffole de cette saveur, ça leur fout la gaule aux papilles, elles prennent méchamment leur pied. Une fois cette saveur identifiée, il ne restait plus à l’industrie qu’à l’amplifier et ainsi transformer le bacon en arme de destruction massive.

Le bacon de maintenant n’est plus constitué que de porc, il contient plus de 18 ingrédients (dont six relatifs à l’umami), on y incorpore du sucre (pour obtenir le sacro-saint tryptique gagnant : gras-salé-sucré), des agents de saveur artificiels qui renforcent encore plus l’umami. Il se transforme alors en ingrédient magique, en agent secret de sapidité.

“Je ne connais personne qui n’aime pas le goût du bacon” dit Bonny Giardina, chef et professeur à la Hipcook School de LA. “C’est une façon simple de rendre la bouffe excitante. Tout devient meilleur avec du bacon.”

LIFE IS JUST BETTER WITH BACON

Le bacon ressemble au tag #milf dans le porn. Il est passé de curiosité, au tag à grande échelle, et son histoire est à peu près la même si on aime les parallèles. Les années 00s ont vu débarquer l’équipe de Bang Bros et le concept de network qui a industrialisé la niche dans le porno. La catégorisation des fantasmes a toujours existé mais elle n’avait jamais atteint un tel niveau (sans parler des tubes qui pousseront cette notion encore plus haut quelques années plus tard). Bang Bros a analysé les fantasmes et en a tiré l’essentiel ; l’umami dans le porno c’est la tension, ce truc qui fait la différence et qui rend accro. D’une simple femme “mature”, on est passé à la mère d’un pote, séductrice, aventureuse, dont le mari n’existe pas et qui arbore obligatoirement une poitrine généreuse. On a condensé les fantasmes en un, pour donner la #milf, populaire au point de rentrer dans le langage courant. L’empire de BangBros puis de Brazzers s’est construit sur ce tag et ses dérivés, ils ont rendu accro les jeunes en isolant la substance active de l’excitation et l’ont englobée dans un packaging fun et l’ont vendue à toutes les sauces. Internet n’avait plus qu’à faire son travail d’accessibilité immédiate. Du bon job de dealeur, simple et efficace. Du porc au bacon-roi, du porn au tag-roi, main dans la main sur les chemins d’internet.

On a un produit de par sa nature addictif, on a des industriels qui le renforcent et on a internet qui en fait sa mascotte, tout s’aligne pour que le bacon devienne l’obsession numéro 1 de la décennie. Mais est-ce un mal ?

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BACONSTRIPS & BACONSTRIPS & BACONSTRIPS & BACONSTRIPS & BACONSTRIPS…

Car dans la réalité, que se passe-t-il quand on en mange ? Le bacon fond, il me fait du bien, il masse mes muqueuses comme les lèvres d’une délicieuse petite à quatre pattes sous le bureau. Je referme et jette ce lourd exemplaire de Chateaubriand, ça fera du feu dans la cheminée. Je me déshabille, le chien garde la pêche, mes tatanes volent en direction de sa pomme, la technique de l’hélico avec la bite pour le dégoûter et je fonce tout droit attiré par les échos du bacon.

Je faisais le malin tout à l’heure avec mon umami mais en fait je suis comme tout le monde, je me vautre dedans, j’en veux plus, toujours plus, pour m’en faire un manteau, pour en badigeonner les cuisses des filles et croquer dedans ; taper ma dose. Le bacon agit sur mon cerveau, comme un boule mortel, je fonce attiré par cet aimant et mes pieds ne touchent déjà plus sol.

J’ai cousu des mètres de bacon strips pour m’en faire une couverture, j’ai rêvé de participer à Epic Meal Time et déposer avec respect ces tranches de lard pour tapisser des décors de bouffe en m’arrosant de bakonvodka, j’ai failli m’allonger avec lui dans le four pour sentir sa chaleur. Je t’aime bacon, tes cinq petites lettres m’excitent, ce sont des petits culs qui s’agitent. Un plan à 6 avec elles autour de moi qui tournent au-dessus ma tête, me touchent et se frottent. Je vais exploser je crois, je suis un organisme gras et mou et voici ma nourriture riche et dense ; je dégouline de sueur quand apparaît ce tag, avec toute cette graisse qui fond, on pourrait croire que je glisse sur le ventre sur des kilomètres à une vitesse scandaleuse vers l’obésité, l’overdose, la satisfaction ultime ; la Grande Bouffe.

Si tu décides de te transformer à nouveau en animal, si, bacon, tu veux redevenir cochon, tortue ou otarie, je te suivrais, je serais ton dompteur, ton copain, ton éleveur, je deviendrais zoophile s’il le faut, ma bouche sera mon cul, je me planterais sur toi et j’avalerais tout. Fais-moi devenir graisse, fais-moi devenir junky, j’ai besoin de toi car tu me fais vivre en m’assommant. Délice pervers, un doigt tendu au médecin quand à l’instant t, le choc des papilles, le smack qui file droit dans les veines, l’endorphine qui se libère me fait plisser les yeux de plaisir. Je ne sais plus si c’est toi umami que j’aime tant ou si c’est l’idée que tu pourrais me rendre fou. Je te veux unique, pur, sans apport, ta saveur brute je m’en collerais des kilos dans le zen, je te respirerais à pleins poumons et pendant la montée j’existerais ; la claque. Je suis un gros neurotransmetteur qui se gave de dopamine, qui se vautre dans l’endorphine. Je reçois l’information et je contrôle ce corps qui ne sert plus qu’à faire la jonction entre la bouffe et le centre névralgique.

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Il fait chaud dans ma tête, j’ai la mâchoire serrée, tout ça pour un vulgaire morceau de porc. Internet est un catalyseur de connerie obsédante, c’est pour ça qu’on s’en tape les veines dès le matin. Voici venir l’ère de la nourriture pornographique, de l’aliment-roi, obscène, vulgaire, brutale, frontale mais violemment excitante quand elle fait le raccourci entre le désir et la satisfaction. Quand on est dicté par le principe de plaisir, les limites disparaissent ; il ne reste plus qu’à se jeter dans un bain à bonne température avec le vice en vertu.

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