Itinéraire d’une enfant gâtée

J’ai toujours voulu cartographier les lieux de mes baises passées (lits ruraux et urbains, tables, fauteuils, baignoires, ruelles…) et futures (ascenseur, plage, cinéma, botte de foin, Palais de l’Élysée, avenues…). Tenir un carnet de voyage libertin : quel matelot dans quel port ? Et quelles destinations de rêve ? Histoire de publier, mes vieux jours venus, Le tour du monde en quatre-vingt ans aux éditions La Musardine.

Si je me lançais dans cette entreprise maintenant, j’aurais assez de matière pour rédiger trois chapitres : 1. Une partie de campagne – 2. On est si sérieux quand on a dix-neuf ans – 3. Les mystères de Paris, qui pourraient commencer ainsi…

1. Je suis une fille de la campagne. Je fréquente un garçon de mon lycée qui habite un village situé à vingt kilomètres du mien. Il enfourche son vélo tous les samedis après-midi pour pouvoir me titiller les seins en plein air. Aujourd’hui, nous traversons le champ derrière ma baraque. Un saule pleureur nous attend. Son feuillage mélancolique, paravent de fortune, cache la main que mon soupirant pose sur ma tête et la bouche que je pose sur sa queue. Silence. Nous nous dessapons et nous étendons maladroitement dans l’herbe. Le ciel est beau. Mon cycliste me fait l’amour. Sa lourde respiration va crescendo. Et mes petits cris se perdent dans la nature. […]

2. 21 h 33 à ma montre. Ce soir, une copine libre, parisienne et à tendance bi me traîne dans l’appartement labyrinthique d’un mec qu’elle a rencontré sur la ligne une du métro. 22 h 05. Au cœur du « salon rouge », un couple et un troisième pote (plutôt attirant) ont déjà descendu deux bouteilles de Martini Bianco. 23 h 42. Le programme ? Une virée au Baron. Le trajet ? Le mec souhaite peloter ma copine dans un taxi. Le couple se déplace en Smart. Le troisième pote m’invite sur son scooter. 00 h 21. « Just can’t get enough » inonde la piste de danse, heureux successeur de « Banana split ». Jeune, candide et téméraire : c’est mon état d’esprit et/ou le parfait titre d’un teen porn. « And I just can’t seem to get enough… » Le troisième pote, qui jusque-là se la jouait indifférent, m’embrasse et m’entraîne dehors. Il agite les clés du palais du mec sous mon nez. 04 h 17. Dans l’escalier en marbre de l’immeuble strict, il glisse ses doigts entre mes cuisses. Puis sa langue. 04 h 26. Il me prend sur le lit en bois massif… le secrétaire ancien… et le tapis persan de la « chambre bleue »… 05 h 19. […]

3. Je viens d’atteindre la majorité internationale. J’ai fêté cette bonne nouvelle à la Flèche d’Or, salle de concert que je quitte au bras de mon amant, aidée par mes éclats de rire. Nous croisons un chat noir et un ado grisé. Gambetta nous sourit. Il m’entraîne dans le passage des Soupirs, interstice discrète, bientôt indiscrète, perpendiculaire à la rue des Pyrénées. La musique électro résonne encore dans mon esprit irraisonné. Je retire ma culotte, frénétique, et la serre dans ma main droite. Il défait sa ceinture et entrouvre son jean. Il soulève ma robe. Je m’appuie sur la grille d’un jardinet. Les réverbères collent nos ombres au sol pavé d’un Paris qui s’endort. Et si quelqu’un nous voyait ? Il me pénètre sans se poser la question. […]

Sur Terre et sur xvideos, je suis une novice qui se fie à tous ses sens, sauf à celui de l’orientation. Mes recherches virtuelles se sont d’ailleurs longtemps et naïvement nourries de mes expériences. J’essaie désormais de devancer la réalité, m’autorisant quelquefois malgré tout, mi-coupable mi-exaltée, à visionner des orgies champêtres en souvenir du bon vieux temps… Autant dire que la route est longue, surtout si je tiens compte de la concurrence. Comme moi, la plupart des stars du X ont fui la province ou la banlieue dans l’espoir de changer de « situation » et se sont enhardies au contact de Paname ; la différence, c’est qu’au carrefour de l’avenir, j’ai choisi la direction de la culture quand elles ont emprunté celle du cul. Elles reviennent de loin, très loin, et certaines retraitées (Clara Morgane, Jenna Jameson, Julia Channel, Kelly Trump, Nina Roberts, Traci Lords…) ont déjà pondu des autobiographies fort juteuses. La crise restant d’actualité, je ne serais pas étonnée que leurs copines suivent le mouvement.

Sale ambiance les revisions de géo

Résultat, mon Tour du monde en quatre-vingt ans a du souci à se faire. Comment rivaliser avec le récit de Rachel RoXXX (pour n’en citer qu’une) qui cumule les catégories #Big tits #Brunette et #Piercing quand je n’ai droit qu’à un malheureux #Brunette ? La petite Texane tatouée aux yeux verts endosse successivement le rôle de pilote d’hélico, d’espionne, de championne de golf, d’infirmière, de pom-pom girl, de professeur des écoles ou encore d’alpiniste, et tourne aux quatre coins du globe, n’ayant rien à envier à l’héroïne d’Alias. Elle a justement créé un blog où ses photos de vacances gentillettes flirtent avec ses clichés sexy, permettant l’alternance presque logique entre des titres tels que A day at the beach et Virtual cock.

Oui, mon projet de mappemonde du sexe prend soudain des allures de Martine à la campagne Martine dans les escaliersMartine à la ville. Et tout bien réfléchi, dans un demi-siècle, le eBook aura évincé la version papier… Alors m’attaquer au hard, a priori non ; par contre, miser sur les nouvelles technologies en écrivant un itinéraire interactif, ponctué de tags renvoyant vers des vidéos porno illustratives, pourquoi pas ? Mon concept prendrait la relève des revues kitsch et des bouquins imagés, n’en déplaise aux puristes.

Un avant-goût de mon sommaire ? #Amateur #Tree #Field #Bike #Stairs #Desk #Paris #Public #Street.

Bref, je ne m’avoue pas vaincue. Après tout, j’ai vingt-trois ans, un super costume de mousse et le vent en poupe.


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